On n’anticipera pas tout

Cette citation de Marc Bloch semble parfaitement s’appliquer à la question des impacts du changement climatique. Les rapports du GIEC, tout comme de multiples exemples d’évènements climatiques récents (sécheresses, canicules, inondations, feux…) ou encore les états des lieux successifs dressés par le Haut Conseil pour le Climat montrent que malgré toute l’information scientifique dont on dispose, malgré de nombreuses études démontrant l’intérêt économique de l’anticipation, l’adaptation aux effets du changement climatique reste le plus souvent réactive.

Travailler sur les politiques d’adaptation tout en prenant ce constat au sérieux c’est accepter qu’il ne suffît pas de savoir pour anticiper et que l’on n’anticipera pas tout. C’est une leçon classique de l’étude des sciences et des techniques qui peut être un guide particulièrement pertinent pour choisir où concentrer les efforts :

1.     L’adaptation comme remobilisation de la prospective

Ce n’est pas parce que l’anticipation est difficile qu’il faut totalement y renoncer. Réduire l’exposition et les vulnérabilités en amont – par exemple en déplaçant des activités trop exposées ou en entreprenant des travaux préventifs de renfort de certaines infrastructures, y compris sociales – est de loin l’option la moins couteuse et la plus équitable de gérer les risques climatiques[2].

Cela passe par des travaux ciblés, des actions dédiées à l’adaptation mais cela passe aussi et surtout par un renouvellement des formes d’habiter, de se déplacer, de produire mieux adaptées à un climat qui change. Les démarches de prospective stratégique sont un outil puissant pour faire émerger des projets économiques ou d’aménagement tenant compte à la fois des vulnérabilités propres à chaque territoire et des connaissances sur les climats futurs. Elles donnent les outils pour une analyse patiente des tendances, des incertitudes et des germes de changement pour construire et faire advenir des futurs robustes[3].

Ces projets ne doivent pas seulement être adaptés, ils doivent aussi être désirables pour eux-mêmes. Il s’agit d’imaginer ce peut peut-être une ville confortable à habiter demain y compris lors de vagues de chaleur. Il s’agit de construire des trajectoires de développement territorial qui permettront de continuer à vivre et à travailler en moyenne montagne même si l’enneigement diminue. Ce ne sont pas que des options techniques à calculer mais bien des visions politiques à incarner. L’adaptation est en cela une politique d’aménagement et de développement économique. Elle s’articule aux perspectives de transition énergétique. Elle n’est pas forcément consensuelle et reflète de véritables paris stratégiques autour desquels mobiliser pour, par exemple, défendre un modèle agroécologique d’agriculture ou une politique paysagère qui assume de redonner sa place à l’eau, de limiter l’urbanisation, de désimperméabiliser les sols ou de reméandrer les rivières.

2.     On n’anticipera pas tout

Tout en défendant l’adaptation comme axe fort de politiques d’aménagement ou de développement économique, on ne peut pas nier que ce n’est pas le seul enjeu. D’autres dynamiques (par exemple démographiques), d’autres besoins, d’autres aspirations réclament l’attention des décideurs et structurent les projets politiques.

Les ressources financières mais aussi attentionnelles étant limitées il ne serait de toutes façons ni possible ni raisonnable de tout anticiper. Sans compter que vouloir réduire à zéro l’exposition ou la vulnérabilité de nos sociétés et de nos économies reviendrait probablement à ne plus rien oser faire. Appliquer les mêmes niveaux de robustesse au moindre camping qu’à des centrales nucléaires relèverait probablement du surinvestissement, parfaitement injustifiable.

Cela signifie donc que, même en promouvant activement des modèles adaptés, il restera toujours une part de risque résiduel. Si la démarche d’adaptation est bien conduite[4], cette part de risque peut être relativement bien connue et qualifiée (un peu comme quand on sait qu’une digue résistera à l’inondation décennale mais pas à la centennale). Le savoir c’est donc aussi pouvoir se préparer à réagir lorsque le risque se matérialisera.

Des politiques d’adaptation sont donc aussi des politiques de préparation, à mieux gérer les situations dégradées voire les crises puis à saisir les moments où il faudra de toutes façons agir en réaction pour réduire les vulnérabilités au fil de l’eau (on trouve parfois dans la littérature les expressions « d’incrémentalisme clairvoyant » et de reconstruire-mieux[5]).

Cela passe d’une part par des systèmes de réponse (de sécurité civile, d’assurance des catastrophes naturelles, etc.) bien dimensionnés – que l’on aura su réinterroger à l’aune du contexte de changement climatique, en acceptant que les hypothèses qui avaient pu être faites lors de leur conception initiale doivent être révisées – et apprenants, c’est-à-dire sachant tirer les leçons de chaque nouvelle expérience pour s’ajuster en continue.

Cela passe par le travail – in fine relativement classique – de planification, d’organisation et de coordination des moyens, d’entrainement et de simulation, etc.

Cela passe aussi par des choses moins visibles, plus « techno » mais essentielles comme les systèmes de mesures, de veilles et de détection précoce et de suivi des évènements pour permettre des décisions en temps réels les plus ajustées et efficaces possibles.

3.     Se préparer à être surpris

Enfin, même si l’on voulait se donner les moyens de tout anticiper et/ou de se préparer pour réagir efficacement à toutes crises envisageables il y aurait toujours des situations qui n’auraient pas été prévues.

En effet, le système climatique est un système complexe, au comportement chaotique et caractérisé par une forte variabilité interne. Bien qu’il soit certain que le climat change, la forme exacte et l’ampleur de ce changement reste empreint d’incertitudes[6]. Les équilibres physiques sont modifiés dans des proportions et avec une vitesse jamais observées depuis que l’homme est sur Terre. On comprend de mieux en mieux ses dynamiques mais nos modèles pour en prévoir l’évolution restent, par nature, imparfaits. Sans compter que l’ampleur de ces changements dépend encore des trajectoires d’émissions de gaz à effet de serre que nous allons effectivement suivre et que l’ampleur des impacts dépend d’interactions complexes avec les systèmes techniques et sociaux.

Il y a là tous les ingrédients de situations non déterministes et propres à nous surprendre malgré tous les efforts d’anticipation que nous pourrons déployer. Il faut donc aussi se préparer à être surpris[7]. Pour beaucoup de nos organisations, c’est particulièrement difficile. Il ne s’agit plus de faire des plans pour réagir à des scénarios bien définis, d’allouer des moyens à des pompiers équipés et entrainés pour des missions spécifiques ou de calculer l’assiette d’un mécanisme d’assurance qui permettra de prendre en charge des risques bien probabilisés. Il s’agit plutôt de se laisser des marges de manœuvre (on parle parfois en théorie des organisations de slack, c’est-à-dire de « mou »[8]), de faire en sorte que nos systèmes ne soient pas suroptimisés au point qu’en cas d’imprévu il n’y a plus aucune ressource mobilisable sur une tâches non planifiée.

Ces marges de manœuvre prennent des formes extrêmement concrètes : ce sont des équipes qui ne sont pas déjà sur-sollicitées, ce sont des capacités d’analyse et d’intelligence qui ne seront pas déjà allouées à des missions prédéfinies en cas de crise[9], ce sont des stocks de réserve, ce sont des redondances dans les réseaux (des itinéraires bis, des systèmes en double), etc. Autant de choses qui, si on ne raisonne qu’en fonction d’une situation nominale optimale paraissent être des ressources employées non efficacement mais qui dans l’imprévu deviennent un ingrédient critique de la robustesse et de la capacité de résilience.

C’est une question de volume de moyens mais aussi de forme des organisations. Si la spécialisation des tâches, la réplication d’un modèle optimisé peuvent être les réponses les plus efficaces dans une situation donnée, elles sont rarement les plus robustes. C’est au contraire la diversité – des fournisseurs dans une chaine d’approvisionnement par exemple, mais aussi des profils dans une équipe – qui feront la différence pour trouver des voies de sortie.

De nombreuses études montrent également que certains atouts déjà importants en temps normal peuvent se révéler essentiels en situation dégradés – notamment lorsqu’il s’agit de garantir que nous aurons la capacité collective à répondre aussi aux besoins des plus vulnérables. La densité et la qualité des liens sociaux (dans une situation de canicule, des commerçants qui connaissent leur clientèle de proximité sauront s’inquiéter et prévenir de ne pas voir telle personne âgée qui n’est pas venue faire ses courses habituelles lors d’un épisode de canicule par exemple[10]), la qualité des infrastructures collectives (comme les transports en commun ou l’espace public), des mécanismes de solidarité (comme la sécurité sociale) sont aussi des facteurs clés de la résilience[11].

Prospective, préparation au risque résiduel, marges de manœuvre – pour chacun de ces trois composantes essentielles de l’adaptation il y a des choses à faire dès maintenant, des fondations à couler, des graines à planter. La répartition exacte des efforts et des moyens entre chaque composante dépend de contraintes matérielles, du niveau de connaissances mais aussi de préférences et donc de choix collectifs. Il s’agit de composer entre des attitudes possibles face au risque et à l’avenir (plus ou moins réactives, préactives ou proactives).


[1] Bloch, M. (2013). L’étrange défaite. Bibebook.

[2] COACCH. 2018. «The Economic Cost of Climate Change in Europe: Synthesis Report on State of Knowledge and Key Research Gaps. Policy brief by the COACCH project.» https://www.coacch.eu/.

[3] Car bien entendu, il y a des incertitudes sur les évolutions du climat et l’efficacité des solutions mais des incertitudes il y en a toujours eu qui n’ont pas empêcher des décideurs visionnaires et des citoyens mobilisés de construire ensemble des manières d’habiter ou de produire. Face à l’incertitude il est également possible d’être prudent sans être passif, en privilégiant par exemple les options robustes (c’est-à-dire viables dans une large gamme de futurs possibles), réversibles ou évolutives.

[4] IPCC, 2022: Summary for Policymakers [H.-O. Pörtner, D.C. Roberts, E.S. Poloczanska, K. Mintenbeck, M. Tignor, A. Alegría, M. Craig, S. Langsdorf, S. Löschke, V. Möller, A. Okem (eds.)]. In: Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability. Contribution of Working Group II to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change [H.-O. Pörtner, D.C. Roberts, M. Tignor, E.S. Poloczanska, K. Mintenbeck, A. Alegría, M. Craig, S. Langsdorf, S. Löschke, V. Möller, A. Okem, B. Rama (eds.)]. Cambridge University Press, Cambridge, UK and New York, NY, USA, pp. 3–33, doi:10.1017/9781009325844.001.

[5] far-sighted incrementalism (Pinter, N., Lund, J., & Moyle, P. (2019). The California water model: Resilience through failure. Hydrological Processes, 33(12), 1775-1779.) et build-back-better.

[6]  » Le climat moyen change de manière inexorablement tandis que les événements météorologiques extrêmes se produisent de manière aléatoire mais avec une loi qui dépend de ce climat moyen  » – Yiou, P. (2015). Le temps s’ est-il détraqué? Comprendre les catastrophes climatiques (p. 128). Dans le vif, Buchet-Chastel.

[7] Hassid, O. (2015). Le Continent des Imprévus, journal de bord des temps chaotiques. Sécurité et stratégie, (2), 74-75.

[8] Lorino, P., Mourey, D., Muniesa, F., Panjeta, A., & Parmentier, A. (2019). Pragmatisme et enquête sur les organisations. Pragmata: revue d’études pragmatistes, p-243.

[9] P.Lagadec défend par exemple un modèle de forces de réflexion rapide comme composante à part entière de la gestion de crise dont le rôle n’est pas tant de gérer ce qui est en train de se passer que de regarder la situation avec un autre angle, d’imagine ce qui pourrait arriver d’autre, de prévoir des plans B, etc. Lagadec, P., Guilhou, X., & Béroux, P. (2008). Rapid Reflection Forces put to the reality test. Crisis Response Journal, 4(2), 38-40.

[10] Klinenberg, E. (2021). Canicule. Chicago, été 1995. Autopsie sociale d’une catastrophe. Editions deux-cent-cinq.

[11] Hallegatte, S., Vogt-Schilb, A., Bangalore, M., & Rozenberg, J. (2016). Unbreakable: building the resilience of the poor in the face of natural disasters. World Bank Publications.


Initialement publié sur LinkedIn https://www.linkedin.com/pulse/nanticipera-pas-tout-vivian-d%C3%A9poues-kecue

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