La carte, le territoire et l’adaptation

Dessinons-nous trop de cartes pour se préparer aux conséquences du changement climatique ? Ou plutôt dessinons-nous les bonnes cartes ?

J’imagine que vous avez déjà vu des cartes météo du futur qui illustrent les conditions qu’il faut que l’on se prépare à connaître sur lesquelles ? Des cartes sur lesquelles Bordeaux a le climat de Marrakech et Strasbourg celui de Séville ?  Récemment, ce sont les cartes d’exposition au risque que l’on voit se multiplier : des cartes avec des grandes surfaces rouges représentant par exemple les zones concernées par le retrait-gonflement des argiles.

Ces cartes interpellent et je sais à quel point elles peuvent être de bons outils de sensibilisation. En revanche, quand il s’agit de passer de la prise de conscience à la mise en action, elles nous laissent souvent un peu désemparés. On a vite l’impression que c’est parce qu’il faut zoomer, alors on fait des cartes plus précises. On a de plus en plus les données pour ça : des données sur l’évolution des aléas grâce à ce que l’on appelle les services climatiques capables de descendre à des résolutions toujours plus fines ; des données d’exposition, grâce au foisonnement d’informations géolocalisées sur la localisation des biens, des populations, des infrastructures, etc.

Alors forcément, on est tenté de travailler à partir de cette information précise, quantitative, générique que l’on a pour à peu près partout (en Europe en tous cas).

Cela permet de dire et de faire de petites choses, par exemple d’estimer le nombre de bâtiments situés dans des zones menacées par l’érosion du trait de côte à court terme ou à plus long terme (CEREMA 2024). Mais on a souvent du mal à dépasser les grands constats, à faire atterrir des objectifs opérationnels d’adaptation. Le sujet a – sauf exception, par exemple au lendemain d’un événement traumatisant comme ont pu l’être les inondations de la Roya ou de la Vésubie ou l’éboulement de la Bérarde – du mal à trouver des prises sur les réalités territoriales.

Il me semble qu’une des raisons est que l’on oublie ou on pense trop tard à une composante essentielle, pourtant bien identifiée de « l’équation du risque » : celle de sensibilité. Le mot sensibilité ne renvoie pas ici au registre du “sensible” s’opposant à celui du rationnel mais à une composante de la vulnérabilité : la sensibilité au climat.

Bien connue pour certaines activités (pour l’agriculteur par exemple) cette composante a été complètement invisibilisée pour d’autres (je cite souvent une phrase d’un ancien PDG de SNCF affirmant sans malice que “le système ferroviaire est relativement indifférent aux intempéries”).

Le premier défi dans une démarche d’adaptation est donc souvent de retrouver, de décrire à nouveaux frais ces liens de sensibilité : en quoi une activité, un équipement, une population n’est seulement exposée par sa situation aux aléas climatique mais est affectée par ces aléas quand ils se produisent, qu’est-ce que cela leur fait ?

La conduite de retours d’expérience après des événements marquants est un très bon exercice (parmi d’autres) pour redessiner toutes les chaînes d’implications. C’est par exemple une démarche de ce type qui est à la base du travail de la Mission d’information Paris à 50°C mise en place suite aux vagues de chaleur de 2022.

Ce faisant, il ne s’agit pas uniquement de comprendre ce qu’il s’est passé mais de s’en servir comme point de départ pour interroger les possibles. Se demander “et si” tel ou tel scénario que l’on sait possible grâce à tout le travail des scientifiques, se matérialisent ?

Mener ce type de démarche nécessite un type de coopération nouveau et très fin entre ceux qui sont les mieux placés pour définir quels « et si » seraient vraiment gênants (par exemple une canicule plus longue, plus intense ou plutôt plus précoce) et ceux qui savent définir quels « et si » sont plausibles voire probables compte-tenu des projections climat et comment se dérouleraient les chaînes d’impact.

Décrire, comprendre et interroger la sensibilité nécessite un véritable travail d’enquête avec ses dimensions quantitatives mais aussi ses dimensions qualitatives. Les premières reposent sur des mesures, l’installation de capteurs dédiés (par exemple pour monitorer le comportement d’une infrastructure en fonction de la température ou suivre l’évolution d’un aquifère). Les secondes reposent sur le recueil de l’expérience empirique, de ceux qui gères et opères des installations, qui mettent en œuvre une activité, des professionnels comme des usagers

Cela nécessite donc de faire travailler ensemble des expertises très diverses “de laboratoire” comme “de terrain”, de faire dialoguer des connaissances théoriques et des expériences in situ. Comprendre la sensibilité d’une forêt au changement climatique par exemple c’est prendre en compte le regard de l’écologue et celui du forestier, celui du pédologue et de l’agent ONF, celui des drones ou des satellites, celui du cueilleur de champignons et celui du cerf.

Les cartes peuvent être d’excellent supports pour faire dialoguer toutes ces composantes, à condition de ne pas oublier toutes ces couches de données qui ne se déduisent pas simplement de modèles ou ne sont pas pré-renseignées dans des bases nationales mais doivent être nourries au cas par cas, situation par situation. Leurs représentations devront être ajustées à de nouveaux usages, peut-être moins cadastrales et plus expérientielles. Enrichissons nos cartes de différentes couches.  

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