Dessinons-nous trop de cartes pour se préparer aux conséquences du changement climatique ? Ou plutôt dessinons-nous les bonnes cartes ?
J’imagine que vous avez déjà vu des cartes météo du futur qui illustrent les conditions qu’il faut que l’on se prépare à connaître sur lesquelles ? Des cartes sur lesquelles Bordeaux a le climat de Marrakech et Strasbourg celui de Séville ? Récemment, ce sont les cartes d’exposition au risque que l’on voit se multiplier : des cartes avec des grandes surfaces rouges représentant par exemple les zones concernées par le retrait-gonflement des argiles.
Ces cartes interpellent et je sais à quel point elles peuvent être de bons outils de sensibilisation. En revanche, quand il s’agit de passer de la prise de conscience à la mise en action, elles nous laissent souvent un peu désemparés. On a vite l’impression que c’est parce qu’il faut zoomer, alors on fait des cartes plus précises. On a de plus en plus les données pour ça : des données sur l’évolution des aléas grâce à ce que l’on appelle les services climatiques capables de descendre à des résolutions toujours plus fines ; des données d’exposition, grâce au foisonnement d’informations géolocalisées sur la localisation des biens, des populations, des infrastructures, etc.
Alors forcément, on est tenté de travailler à partir de cette information précise, quantitative, générique que l’on a pour à peu près partout (en Europe en tous cas).
Cela permet de dire et de faire de petites choses, par exemple d’estimer le nombre de bâtiments situés dans des zones menacées par l’érosion du trait de côte à court terme ou à plus long terme (CEREMA 2024). Mais on a souvent du mal à dépasser les grands constats, à faire atterrir des objectifs opérationnels d’adaptation. Le sujet a – sauf exception, par exemple au lendemain d’un événement traumatisant comme ont pu l’être les inondations de la Roya ou de la Vésubie ou l’éboulement de la Bérarde – du mal à trouver des prises sur les réalités territoriales.
Il me semble qu’une des raisons est que l’on oublie ou on pense trop tard à une composante essentielle, pourtant bien identifiée de « l’équation du risque » : celle de sensibilité. Le mot sensibilité ne renvoie pas ici au registre du “sensible” s’opposant à celui du rationnel mais à une composante de la vulnérabilité : la sensibilité au climat.
Bien connue pour certaines activités (pour l’agriculteur par exemple) cette composante a été complètement invisibilisée pour d’autres (je cite souvent une phrase d’un ancien PDG de SNCF affirmant sans malice que “le système ferroviaire est relativement indifférent aux intempéries”).
Le premier défi dans une démarche d’adaptation est donc souvent de retrouver, de décrire à nouveaux frais ces liens de sensibilité : en quoi une activité, un équipement, une population n’est seulement exposée par sa situation aux aléas climatique mais est affectée par ces aléas quand ils se produisent, qu’est-ce que cela leur fait ?
La conduite de retours d’expérience après des événements marquants est un très bon exercice (parmi d’autres) pour redessiner toutes les chaînes d’implications. C’est par exemple une démarche de ce type qui est à la base du travail de la Mission d’information Paris à 50°C mise en place suite aux vagues de chaleur de 2022.
Ce faisant, il ne s’agit pas uniquement de comprendre ce qu’il s’est passé mais de s’en servir comme point de départ pour interroger les possibles. Se demander “et si” tel ou tel scénario que l’on sait possible grâce à tout le travail des scientifiques, se matérialisent ?
Mener ce type de démarche nécessite un type de coopération nouveau et très fin entre ceux qui sont les mieux placés pour définir quels « et si » seraient vraiment gênants (par exemple une canicule plus longue, plus intense ou plutôt plus précoce) et ceux qui savent définir quels « et si » sont plausibles voire probables compte-tenu des projections climat et comment se dérouleraient les chaînes d’impact.
Décrire, comprendre et interroger la sensibilité nécessite un véritable travail d’enquête avec ses dimensions quantitatives mais aussi ses dimensions qualitatives. Les premières reposent sur des mesures, l’installation de capteurs dédiés (par exemple pour monitorer le comportement d’une infrastructure en fonction de la température ou suivre l’évolution d’un aquifère). Les secondes reposent sur le recueil de l’expérience empirique, de ceux qui gères et opères des installations, qui mettent en œuvre une activité, des professionnels comme des usagers
Cela nécessite donc de faire travailler ensemble des expertises très diverses “de laboratoire” comme “de terrain”, de faire dialoguer des connaissances théoriques et des expériences in situ. Comprendre la sensibilité d’une forêt au changement climatique par exemple c’est prendre en compte le regard de l’écologue et celui du forestier, celui du pédologue et de l’agent ONF, celui des drones ou des satellites, celui du cueilleur de champignons et celui du cerf.
Les cartes peuvent être d’excellent supports pour faire dialoguer toutes ces composantes, à condition de ne pas oublier toutes ces couches de données qui ne se déduisent pas simplement de modèles ou ne sont pas pré-renseignées dans des bases nationales mais doivent être nourries au cas par cas, situation par situation. Leurs représentations devront être ajustées à de nouveaux usages, peut-être moins cadastrales et plus expérientielles. Enrichissons nos cartes de différentes couches.
Quand on travaille sur l’adaptation au changement climatique on voit des cartes tous les jours, de plus en plus variées et précises. On voit des cartes d’analogues climatiques, des cartes d’exposition… On a la chance d’avoir plein d’indicateurs quantitatifs à représenter (notamment grâce à l’immense corpus de données publiques sur les impacts du changement climatique) et c’est très chouette ! Mais n’oublions pas la composante « sensibilité » dans l’équation du risque, même si elle est souvent beaucoup plus contextuelle, beaucoup plus difficile à mesurer quantitativement et à faire rentrer dans un tableau.
Comprendre la sensibilité d’une forêt au changement climatique par exemple c’est prendre en compte le regard de l’écologue et celui du forestier, celui du pédologue et de l’agent ONF, celui des drones ou des satellites, celui du cueilleur de champignons et celui du cerf.
Les cartes peuvent être d’excellents supports pour faire dialoguer toutes ces composantes, à condition de ne pas oublier toutes ces couches de données qui ne se déduisent pas simplement de modèles ou ne sont pas pré-renseignées dans des bases nationales mais doivent être nourries au cas par cas, situation par situation. Leurs représentations devront être ajustées à de nouveaux usages, peut-être moins cadastrales et plus expérientielles. Enrichissons nos cartes de différentes couches, cela épaissira nos représentations !! Bonne journée de la carte tout le monde !!
[un article, tentative de synthèse temporaire des réflexions développés jusqu’ici]
La question par laquelle je me suis intéressé à ce sujet de l’adaptation est celle de l’appropriation des connaissances scientifiques produites par les sciences du climat. Je voulais comprendre pourquoi, alors que l’on dispose d’une formidable quantité d’informations sur les évolutions auxquelles s’attendre, n’en tient-on pas plus compte dans nos décisions collectives, dans les politiques publiques, dans les stratégies d’entreprises[1].
La diversité et la complexité des relations entre le climat compris comme un système physique, les écosystèmes et les systèmes humains et sociaux en font un objet d’interrogation particulièrement riche. C’est un domaine dans lequel on s’est donné une capacité inouïe – aussi parce que le réchauffement est un problème existentiel pour nos civilisations –à décrire les futurs possibles pour anticiper.
L’histoire de la production de ces connaissances, du consensus scientifique (pas uniquement sur l’origine mais aussi sur les impacts du changement climatique), son caractère complètement interdisciplinaire, l’étendue des collectifs de recherche mobilisés[2] me fascinait et me fascine toujours.
J’ai compris, par l’histoire et la sociologie des sciences et des techniques que la vraie question n’était pas pourquoi on ne s’approprie pas les connaissances produites par les scientifiques mais à quelles conditions peut se faire cette appropriation. Faire une différence sur les cours d’action n’a jamais rien d’évident, de naturel. Contrairement à ce que l’on peut continuer à laisser penser dans certaines salles de cours, il ne s’agit jamais seulement d’une question de démonstration, aussi convaincante soit-elle, ou de diffusion des résultats du laboratoire vers la société.
J’ai aussi compris qu’anticiper, c’est forcément difficile. Cette phrase de l’historien Marc Bloch dans L’étrange Défaite, me semble dire de façon extrêmement juste ce que je ne cesse d’observer : « S’adapter, par avance, à une réalité simplement prévue et analysée par les seules forces de l’esprit, c’est là probablement, pour la plupart des hommes, un exercice mental singulièrement plus difficile que de modeler leur action, au fur et à mesure, sur des faits directement observés. » Marc Bloch
A un moment, j’ai cru que le défi était encore dans nos manières de conceptualiser les choses, de représenter les problèmes en oubliant toujours un ingrédient, sans vue d’ensemble. Je me suis donc enthousiasmé pour les théories de la complexité et la systémique, à lire Edgar Morin[3]. Et pourtant, et justement, la question demeurait : ces approches sont là, disponibles, développées, portées par certains depuis plus de trente ans et on ne s’approprie pas mieux les projections scientifiques. Pourquoi ?
Et bien parce qu’on se trompe encore et toujours de défi : le sujet n’est pas (pas seulement) d’expliquer, d’enseigner, de déplier la complexité, il est aussi de descendre dans l’arène, de se mouiller, d’aller vers ceux qui ne sont pas là pour analyser et comprendre, de les intéresser à ce qu’apportent ces connaissances, à ce qu’elles disent de notre monde, à ce qu’elles impliquent pour les décisions à prendre. Il y a besoin de traductions et de traducteurs actifs et engagés. C’est parce que ce constat est et reste absolument central pour moi que c’est au sein d’un think-tank que je travaille. Ce think-tank cherche à associer rigueur dans la production d’analyse et d’expertise utiles au débat public et impact, capacité d’influence auprès des décideurs – par exemple pour tenir compte des résultats sur l’évolution du risque incendie quand se discute le budget des politiques de sécurité civile ou les derniers travaux en hydrologie quand se négocient les contrats des agences de l’eau.
Rendre les connaissances agissantes c’est toujours un travail, un travail de fourmi, au quotidien, nécessitant de les porter dans tous les lieux de discussion et de décision, de suivre les flux de l’activité institutionnelle, politique, économique, de trouver comment articuler ce qui meut nos interlocuteurs, les intéresse avec nos sujets de préoccupation. Et c’est finalement quand cela fonctionne que c’est le plus intéressant pour comprendre. Non pas pourquoi on ne fait pas, mais quel alignement fait que parfois on y arrive ? Cela déborde forcément des questions de la connaissance, cela devient des questions sociales, politiques. Tout simplement parce que la réalité est plurielle et ne cesse d’hybrider des formes de rapports au monde et aux autres.
Le comprendre n’est cependant pas une baguette magique. Le travail quotidien n’en reste pas moins long, fastidieux, chaque allié se gagnant de haute lutte. Et je ne peux pas dire que l’on en soit enfin à savoir bien anticiper. Au contraire, nos travaux à l’Institut de l’Économie pour le climat montrent clairement[4] – en suivant là où sont mis les moyens financiers (car à un moment les discours ont un poids mais c’est bien là où on met des moyens et du temps que des choses se font) – que presque tout ce que l’on fait pour s’adapter aux impacts du changement climatique (aux canicules de plus en plus longues, au niveau de la mer qui monte, à l’enneigement qui diminue, aux pressions sur la ressource en eau qui se renforcent, aux inondations qui se multiplient, aux feux de forêt qui s’étendent à de nouvelles régions…) on le fait en réaction, une fois l’expérience faite de ces impacts, pour rattraper notre retard.
Plus récemment je me suis sérieusement posé la question : est-ce encore le sujet ? Le changement climatique est là et de toute façon on n’anticipera pas assez. On continuera à principalement réagir, à avoir un coup de retard. Le mot même d’adaptation sous-entendant co-ajustement à une réalité déjà là. Est-ce donc bien raisonnable de chercher à s’adapter à ce qui n’est encore que projection, futur virtuel ? Ne ferait-on pas mieux, plutôt que se projeter et de faire des plans, de se concentrer sur le ici et maintenant, de cultiver les solutions « sans-regret » (bénéfiques peu importe comment les choses évoluent) ? Car après tout, une part très significative de ce qui nous permettra d’amortir les effets négatifs des changements climatiques que nous n’aurons pas évités correspond à des enjeux présents et prégnants dès maintenant : renforcer nos infrastructures, physiques (transport, énergie, eau…) comme sociales (protection sociale, assurances…) ; développer des solidarités, travailler à être plus à l’écoute de notre environnement.
Pour s’atteler à ces chantiers, colossaux, on semble avoir moins besoin des sciences du climat ; les projections climatiques paraissent moins indispensables qu’une compréhension fine des systèmes techniques, économiques et sociaux déjà là.
Il y a quand même une petite lumière rouge qui s’allume à la formulation de cette pensée. Ce sentiment que laisser de côté la projection vers le futur, notamment climatique, c’est prendre le risque de gérer encore plus au jour le jour sans se donner de perspectives. Et même en parlant de robustesse de nos infrastructures on risque de surtout miser sur leur agilité, leur adaptabilité au fil de l’eau. C’est déjà en privilégiant l’agilité, l’adaptabilité comme réponses à l’incertitude et à la variabilité du monde économique libéralisé que l’on a peu à peu démantelé les capacités de prospective de nos organisations. On retrouve le monde de l’optimisation tel qu’Olivier Hamant le décrit[5], hyper-efficace sur le moment mais si peu robuste face au changement. On retrouve un monde finalement sans vision, sans réelle épaisseur. Un monde de l’optimisation c’est un monde qui amincit – c’est celui d’une gestion des ressources à flux-tendu, de choix qui ne laissent plus vraiment de marge de manœuvre ni d’interprétation au profit d’une certaine idée de la performance. C’est un mode de l’invariance d’échelle qui permet de simplifier tous les processus. C’est une forme de déterminisme assez sournois, qui sous couvert de capacité à toujours s’adapter, cache une certaine passivité face à des changements que l’on ne cherche plus à prévoir, que l’on se contente de subir – certains ayant plus de capacité que d’autres à encaisser.
C’est à ce point que je me souviens qu’au tout début, mon intérêt pour les savoirs scientifiques sur le climat est avant tout une fascination pour les pratiques qui les produisent, pour l’aventure scientifique, collective, pour l’étendue des possibles explorés. Derrière les rapports du GIEC, les 14 000 articles revus sont assis sur les épaules de décennies de recherche que l’on pourrait faire remonter aux prémices des sciences de la météo. A ce moment où l’on a commencé à se dire (et à avoir les outils pour le vérifier) que cette dépression que l’on avait vue se former au large de la Bretagne était la même que celle qui précipitait à présent à Paris. A cette époque où scientifiques et administrateurs ont patiemment organisé le relevé systématique des mesures du temps (température, pression, nébulosité…) par des réseaux de petites mains, professeurs des écoles normales ou capitaines de la marine marchande. A ces épisodes qui ont mené à construire les outils, les institutions, les protocoles… pour espérer ne plus seulement observer mais comprendre et même prédire – parce que c’était fascinant pour les lecteurs des journaux du 19ème siècle, parce que c’était utile pour aménager le pays, faire pousser de quoi nourrir les populations, pour naviguer, commercer, guerroyer, parce que ça nous a toujours touchés, le temps qu’il fait[6]. A ces premières intuitions selon lesquelles en appliquant quelques équations point à point on pourrait prédire le temps.
Ces sciences m’ont fasciné par la puissance et la beauté de la physique sur laquelle elles s’appuient – moment magique où l’on en prend conscience – la danse des masses d’air entraînées par la rotation de la Terre. Élégance de la thermodynamique et de la mécanique des fluides. Par la capacité à imaginer des possibles aussi, climatiques mais pas seulement : des possibles voyages, de navigation, d’aménagement…
Ce n’était pas d’abord l’utilité, l’impérieuse nécessité de tenir compte de ces savoirs qui m’a plongé dedans. Non, c’était tout ça, toutes ces pratiques qui épaississent notre vision et notre compréhension du monde, en partant tout simplement du temps qu’il fait.
Le cœur de ce que je souhaite dire ici est qu’au-delà de la capacité « prédictive » de nos outils, de nos modèles, de nos équations, c’est ce pouvoir là des sciences, celui d’enrichir notre expérience du monde, qu’il faut continuer à cultiver. Même si probablement différemment qu’au 19ème ou 20ème siècle.
Pour les sciences du climat cela implique peut-être d’inverser le principal mouvement qui les a animées au cours des dernières décennies. Après être montées en échelle et en abstraction, il est nécessaire d’atterrir et de se rapprocher des effets du changement climatique au plus près des expériences vécues.
Pour établir un consensus sur l’origine humaine du changement climatique il a fallu réussir à partir de données très locales (des carottes de glace, des cernes d’arbre, des mesures de concentrations de CO2 à l’observatoire de Mauna Loa, des révélés de température à différents points du globe…) à monter en échelle pour écrire une histoire cohérente du climat global. Il a fallu monter en abstraction et découper le monde en une grille pour résoudre les grandes équations physiques à chaque point et modéliser ainsi le système climatique.
Pour accompagner, soutenir les démarches d’anticipation des effets du changement climatique et d’adaptation à leurs impacts il faut au contraire territorialiser (faire atterrir) les analyses, passer des modèles globaux à des impacts locaux. Il ne peut cependant pas « juste » s’agir du même trajet que celui que nous venons de décrire, en sens inverse. Il ne s’agit pas que de descente d’échelle. Bien entendu les projections climatiques régionalisées grâce à différentes techniques downscaling (statistiques, modèles régionaux) sont nécessaires. Mais elles ne sont pas suffisantes face à un monstre de l’incertitude qu’il ne s’agit pas de vaincre mais d’apprivoiser ni face au constat tel que le résumait la formule de Marc Bloch.
Je ne cesse d’observer que ce n’est pas la précision de la donnée qui est le frein à l’anticipation[7]. Territorialiser, faire atterrir les sciences du climat c’est autre chose, c’est faire attention aux lieux. Épaissir ces indicateurs d’informations d’une autre nature, descriptives, pas forcément modélisable.
Grégory Quénet, historien de l’environnement a décrit[8] comment la discipline géographique, « science des lieux » historiquement descriptive, mais « complexée » de ne pas être suffisamment explicative, de ne pas savoir monter généralité était devenue une science de l’espace pour accompagner les politiques d’aménagement du territoire. Des longues monographies qui faisait attention à nommer chaque détail d’un lieu donné on est passé aux pictogrammes et aux flèches de flux de grandes cartes assez indifférentes aux particularités locales. Pour lui, la crise écologique actuelle appelle à réinventer une nouvelle science des lieux, nouvelle car qui doit à présent composer avec un sol instable.
Les sciences du climat ont cette capacité à retisser d’autres relations et à ne pas voir que les lignes droites des invariances d’échelle entre local et global. Elles ont la capacité de nourrir aussi de nouvelles sciences de l’adaptation. Il faut se souvenir que la construction d’un modèle ne peut pas se résumer à l’écriture de lignes de code depuis un bureau mais s’appuie obligatoirement sur des aller-retours constants avec des mesures de terrain pour ajuster, valider les hypothèses, pour paramétrer les modèles[9]. On ne peut par ailleurs que constater que l’expertise sur le climat est devenue, au fil des années, de plus en plus multidisciplinaire (voire interdisciplinaire). Les modèles se sont complexifiés par couplages successifs pour représenter plus justement les interactions océan-atmosphère, puis intégrer la végétation et les dynamiques écologiques, mieux décrire les échanges avec les systèmes humains, etc.[10].
Il est nécessaire d’aller un cran plus loin justement parce que l’adaptation consiste à rapprocher les connaissances scientifiques sur les évolutions du climat de l’expérience des conséquences de ces évolutions. Il faut mettre la connaissance produite par les pratiques scientifiques au travail et laisser ce processus affecter la production même de ces connaissances. Cela exige non seulement de construire des scénarios et de faire tourner des modèles, mais aussi d’étudier les interactions du climat avec les systèmes techniques, sociaux et les écosystèmes et donc de comprendre en détails et en contexte comment tous ces systèmes s’influencent et se répondent, quelles sont leurs points de rencontre, leurs sensibilités, etc.
C’est quelque chose de peut-être plus facile à toucher du doigt quand on parle de la compréhension du climat actuel. C’est d’ailleurs exactement ce qui est fait, lorsqu’au lendemain d’un évènement climatique particulier, on effectue un travail de « retour d’expérience ». Un tel exercice, généralement conduit par les autorités compétentes (par exemple la préfecture ou les équipes d’opérateurs particulièrement impactés comme les gestionnaires d’infrastructures) consiste à relever les traces de ce qu’il s’est passé, à comprendre quels enchaînements de causes ont amenés quels enchaînements de conséquences, à autopsier les dysfonctionnements, à comprendre ce qui aurait pu se passer autrement, ce qui pourrait être mis en place dans l’éventualité où un évènement similaire se reproduirait, parfois à attribuer des responsabilités, etc.
Un tel exercice, prenant appui sur le passé récent peut également être un excellent point de départ à une démarche d’adaptation, même aux changements climatiques à venir. C’est par exemple, sous une forme un peu particulière, ce qui a été fait par la ville de Paris au travers de la mission « Paris à 50°C[11] ». Lancée à l’initiative d’un élu au Conseil de Paris, cette démarche[12] a consisté à réunir une commission d’élus qui ont enquêté (notamment via un travail documentaire et une série d’auditions) sur le déroulement des vagues de chaleur que la ville a connu pendant les étés 2003, 2019 ou 2022. Bien que fortement ancré dans ce vécu réel, il s’agissait pour les membres de la mission d’interroger les vulnérabilités et les capacités d’adaptation de Paris aux vagues de chaleur futures, en étant bien conscient que les évènements récents n’étaient qu’un « petit » avertissement de ce que le changement climatique rend possible.
Cette démarche – qui a par ailleurs eu un très grand succès pour interpeler et mettre à l’agenda les sujets d’adaptation urbaine – est particulièrement intéressante car elle donne corps à ce qui semble être la meilleure manière d’approcher ce défi. Manière qui est celle mise en exergue dans les rapports du groupe 2 du GIEC (celui consacré aux impacts du changement climatique et à l’adaptation). Comme cela peut être lu dans les chapitres consacrés aux processus d’adaptation (chapitre 17 du 5ème rapport d’évaluation et chapitre 2 du 6ème rapport d’évaluation), les démarches d’adaptation ont pendant longtemps été vues comme des démarches « science-first », basées sur les impacts : on part des projections et on se demande comment seraient affectés les systèmes (les êtres vivants, les communautés humaines, les infrastructures, etc.) exposés à ces impacts et ce que l’on peut faire. Cette approche qui reste la plus intuitive n’est cependant pas la plus efficace, au sens où elle ne produit souvent pas grand-chose de plus que des analyses assez « froides ». Dans son dernier rapport, le groupe 2 du GIEC remarque que les approches qu’il décrivait comme « context-first » ou « vulnerability-based » sont en fait celles qui fonctionnent le mieux et que l’on voit en pratique se développer là où l’adaptation est effectivement prise au sérieux. Dans ces cas-ci, on part de la description des vulnérabilités du système qui nous intéresse, qu’il s’agisse d’un bâtiment, d’une forêt ou d’une entreprise, on cherche à comprendre en quoi il est sensible aux conditions climatiques, quelles sont ses fragilités avant de les confronter aux futurs climatiques possibles.
C’est déjà quelque chose que j’avais eu l’occasion d’expérimenter alors que j’étudiais, dans le cadre de ma thèse, le cas de SNCF[13]. Je m’intéressais alors spécifiquement à la ligne ferroviaire entre Montpellier et Perpignan et m’étais rendu compte qu’il était très difficile de d’interroger les agents de l’entreprise sur les besoins d’adaptation au changement climatique. Après toute une série d’entretiens, nous avions (avec les différents partenaires du projet de recherche) décidé d’organiser un atelier réunissant des représentants de toutes les composantes du système ferroviaire : des responsables de l’infrastructure, de la maintenance, des circulations, des gares, etc. Mais au lieu de commencer par leur exposer des cartes d’exposition ou des graphiques d’évolution de tel ou tel paramètre climatique, nous sommes revenus ensemble sur les fragilités mises en exergue par les évènements climatiques récents. Après une première discussion croisée à leur sujet, nous leur avons présenté le scénario plausible d’une vague de chaleur précoce dans un futur à moyen terme. Ce scénario avait été construit spécifiquement pour appuyer sur les fragilités relevées ou supposées à partir des possibles climatiques. Il s’agissait de trouver dans les projections des climatologues ce qui pourrait être une situation problématique pour le système ferroviaire (« what could go wrong ? »). Dans ce cas particulier, nous avions par exemple noté qu’une grande partie de l’organisation de SNCF face à la chaleur reposait (en 2016) sur des actions de préparation (ex. révisions des climatisations, constitution de stocks de bouteilles d’eau, tournée de maintenance de composants sensibles…) effectué à la fin du printemps. Nous supposions donc qu’une vague de chaleur qui interviendrait avant que tous ces protocoles soient mis en place serait particulièrement problématique. Or, en regardant les sorties de modèles climat on se rend compte que c’est tout à fait possible. On a donc imaginé les paramètres d’un tel évènement climatique pendant l’un des ponts de mai, période d’affluence critique pour le trafic voyageurs. En présentant ce scénario (sous forme de « storyline ») comme on présenterait un bulletin de vigilance météo et en demandant aux agents, qu’est-ce qui pourrait arriver dans ce cas-là, ce qu’il ferait on a initié une discussion très riche, dépliant des chaînes de conséquences possibles, identifiant de nouvelles vulnérabilités mais aussi des pistes d’adaptation. Au-delà de ce premier scénario problématique on a pu faire émerger d’autres situations de ce qui pourrait « mal tourner » : des épisodes qui se succèdent au cœur de l’été, de la chaleur qui se prolonge au sud de la région alors que plus au nord les premiers épisodes cévenols se manifestent empêchant certaines opérations de maintenance ou mettant à l’épreuve dans la durée les RH de certaines équipes, etc. On ne parlait alors plus d’hypothèses climatiques lointaines mais déjà de conditions qui pourraient affecter très concrètement l’exploitation du système et le travail des agents.
Une des raisons pour lesquelles cet atelier a fonctionné, est que j’ai eu la chance de pouvoir travailler directement avec une chercheuse en climatologie (elle aussi en thèse). Le travail d’entretiens que j’avais conduit me donnait les éléments pour comprendre quels types de situations seraient particulièrement impactante pour SNCF et en parler avec elle. Sa connaissance des projections climatiques lui permettait de déceler à quelles réalités climatiques possibles cela faisait écho et d’en parler avec moi. Le tout ayant été un processus itératif pour ébaucher notre scénario de travail.
Travailler ainsi, c’est aussi accepter de tâtonner ensemble, de casser la distance entre le vécu de ceux qui doivent s’adapter et les données climatiques, de moins séquencer les démarches, d’être créatif aussi (car au final ce scénario de travail a été le déclencheur pour une discussion qui l’a largement dépassé, il a surtout permis de déplacer les échanges vers la possibilité même de futurs climatiques différents). A aucun moment ce scénario n’a été pris comme une prévision de ce qui allait se passer, il a pleinement joué son rôle de spéculation sur les possibles. Spéculations néanmoins fondées sur la science, les sorties de modèles climatiques (avec leurs incertitudes) ayant très sérieusement été pris en compte pour borner les possibles envisagés.
Je m’arrête là deux minutes sur ce terme de « spéculation » qui pourrait surprendre, paraître fort peu scientifique. Pourtant, du fait même de la nature des connaissances scientifiques que l’on a sur les changements climatiques, du caractère intrinsèquement hybride de leur effet sur nous (sur les écosystèmes, les activités humaines, les infrastructures…), des incertitudes en partie radicales qui leur sont inhérentes… l’adaptation est forcément plus un processus abductif (pour reprendre le terme de C.S. Peirce) que déductif. Si vous ne voyez pas de quoi il s’agit, pensez à Sherlock Holmes et à sa manière de résoudre les énigmes. Comment procède Holmes[14] ? Il part de traces, d’indices sur le terrain, mais il n’attend pas que tout s’emboîte parfaitement pour dérouler un raisonnement implacable. Assez vite il forme des versions possibles de ce qui aurait pu se passer, il spécule puis met à l’épreuve ses spéculations.
C’est aussi ce que fait magnifiquement bien la philosophe Vinciane Despret quand elle travaille avec les spécialistes en éthologie[15]. Il y a tellement de choses que l’on ne comprend pas encore dans le comportement animal – le territoire chez les oiseaux par exemple, la communication chez les fourmis – qu’elle épaissit une pensée, une expérience du monde en laissant cohabiter les hypothèses crédibles qui ont pu être formulées et restent non invalidées. Vinciane Despret va même plus loin, en s’appliquant justement à laisser le plus de possibles ouverts, à ne surtout chercher à en imposer une sur les autres car cela enrichit le monde, rend plus disponible à sa pluralité ontologique.
Pour revenir à l’adaptation, c’est vraiment comme cela, comme des enquêtes, forcément collectives que je vois les démarches à engager. Des enquêtes prospectives ancrées dans ce que l’on sait, du passé, du présent et du futur, qui font dialoguer les réalités physiques, sociales et écologiques en futur ouvert. Cela demande aussi, pour les scientifiques comme pour ceux qui cherchent à s’adapter, à prendre le temps, le temps de ne pas avoir de réponse unique et immédiate, à explorer ensemble les possibles à comprendre les problèmes. C’est très loin d’une interaction « guichet », du type « problème-solution ».
Maintenant que j’ai commencé à aller laisser de côté l’image d’une science pure et distante, je vais ajouter un élément. On a aussi besoin des sciences (ou plutôt des scientifiques) dans les processus d’adaptation qui se laissent toucher par les effets du changement climatique et qui s’engagent avec ceux qui veulent préserver, protéger ce à quoi ils tiennent. On peut être chercheur, chercheuse, se sentir affecté (en colère, triste, concerné) par un sujet et vouloir se mobiliser scientifiquement dessus sans rien abandonner de sa rigueur. C’est même le rôle que l’on doit attendre des scientifiques dans les démarches d’adaptation : aider à penser contre ses biais de confirmation, à objectiver des ressentis, à questionner…
Dire qu’initier un processus d’adaptation c’est inviter à co-enquêter sur les façons dont ce à quoi l’on tient (une forêt, une pratique agricole, une maison en bord de mer …) est concerné et répond aux évolutions du climat pour modeler cette réponse, c’est accepter un exercice qui n’a rien de simple. Décrire les chaînes d’impact rigoureusement et minutieusement, considérer les futurs climatiques, comprendre la complexité des interactions sans verser ni dans l’hyperbole ni dans l’euphémisme ; sans céder à la confirmation de ses préjugés (« on ne pourra plus jamais rien faire pousser ici » ou au contraire « on a toujours connu ça ») demande rigueur et méthode. En se mettant en enquête avec ceux qui sont touchés en premier lieu par telle ou telle altération du climat ce n’est pas leur dire ce qu’ils ont envie d’entendre et aller chercher pour eux tous les arguments scientifiques qui confirmeraient leur vision (même si on la partage) mais bien à mettre à l’épreuve leurs hypothèses implicites, parfois à penser contre eux-mêmes, à discuter des questions posées, parce qu’au terme de ce processus c’est ça qui rendra leurs propositions plus robustes, qui les rapprocheront de certains alliés.
Dans le cadre d’un projet auquel je participais, j’ai eu l’occasion de documenter une situation dans laquelle un collectif d’habitants d’un quartier se mobilisait pour faire évoluer un très gros projet d’aménagement (porté par l’État, les collectivités, un grand gestionnaire immobilier). La principale crainte de ces riverains – fondée sur ce qu’avait été leur expérience du confinement pendant la pandémie de covid 19 – était que la trop faible place donnée aux espaces verts dans le nouveau projet rende le quartier difficilement vivable l’été. A l’aménageur qui leur exposait les résultats des calculs de bureaux d’études, ils opposaient les mesures qu’ils avaient réalisé thermomètre en main dans un quartier voisin, récemment réaménagé sur le même format. Pour des connaisseurs, une mesure de température de ce type ne signifie pas grand-chose (quelle fiabilité du thermomètre, réalisée à quelle heure, au soleil ou à l’ombre, à l’abri du vent, à quelle distance du sol… ?). Ne pas la considérer a néanmoins pu passer pour une disqualification de l’expérience même (du vécu) de ces habitants qui très sincèrement pouvaient affirmer avoir trop chaud, ne pas se sentir bien l’été dans ces espaces, qui de façon tout à fait pertinente ont raison de s’inquiéter de comment les lieux de vie en cours de création réagiront aux vagues de chaleur futures. Enquêter avec eux, à cet endroit, aurait par exemple pu signifier travailler à une campagne de mesure thermique respectant les protocoles scientifiques pour objectiver avec eux ce vécu et faire en sorte qu’ils puissent avoir une portée différente dans un débat technique avec des professionnels de la ville pas complètement fermés à faire évoluer leur projet.
Cet exemple montre aussi qu’il ne s’agit pas de « faire de la pédagogie » pour expliquer les projections climatiques ou les chaînes d’impacts aux personnes concernées mais de penser avec elles quoi en faire. C’est pour cette raison que je parle d’invitation à co-enquêter. Comme le dit Vinciane Despret, enquêter c’est « augmenter sa capacité à être sollicité », ceux avec qui on le fait ne sont pas des informateurs anonymes mais des gens avec qui penser ensemble qu’il faut à tout prix éviter d’assigner à un rôle (d’opposants ou d’ignorants par exemple). Pour Vinciane Despret, une enquête réunit une « communauté d’inquiétude » avec qui il s’agit de réfléchir aux bonnes questions, de collecter des informations mais aussi d’expérimenter des réponses.
On retrouve là une conception de la science qui rejoint (renouvelle ?) celle de la médiation scientifique telle qu’elle est développée, travaillée, pratiquée par les associations d’éducation populaire – comme les Petit Débrouillards – depuis des années. Les exemples de pratiques de ce type sur des sujets d’adaptation au changement climatique existent déjà et pourraient largement trouver à se développer. On peut par exemple penser aux activités à l’école de l’association InfoClimat[16].
Les situations qui pourraient donner lieu à de telles enquêtes sont nombreuses. Dans le cadre des ateliers Où Atterrir ? auxquels j’ai la chance de participer depuis 2020, on commence toujours par demander aux participants de répondre à la question suivante : « pouvez-vous identifier quelles entités ou activités essentielles à votre existence dont vous avez appris que le maintien était menacé ? ». Parmi les types de réponses les plus récurrentes on trouve des entités liées à l’eau (une rivière, un lac, une source…) ou des forêts soit deux objets éminemment complexes d’adaptation. On peut alors se demander, à quoi ressemblerait une (co)enquête collective sur l’adaptation d’un cours d’eau ? d’une forêt ?
Est-ce que cela ne serait pas passionnant de travailler avec des collectifs de citoyens mais aussi de professionnels (de bûcherons, d’entreprises, …) sur les décisions de gestions d’espaces boisés ? Les temps longs de la forêt rendent critique chaque choix d’intervention dont les effets attendront parfois des dizaines d’années avant d’être visibles – on ne peut que très peu compter sur la réversibilité. Et l’incertitude sur la façon dont le vivant (arbres mais plus largement écosystèmes forestiers) répondra aux évolutions du climat rend aussi très difficile de faire des choix simples, unilatéraux que l’on sait robustes. Pourtant des outils existent pour modéliser comment pourraient se comporter des essences ou des peuplements dans un climat modifié. Il n’est juste pas possible de prendre leurs résultats pour argent comptant, il faut composer avec l’incertitude qui leur est intrinsèque. Et c’est justement cette complexité qui, de façon peut être contre-intuitive, devraient obliger à l’exploration collective des possibles, justement parce qu’il y a des choix à faire qui n’ont rien d’automatismes techniques, d’optimisations simples. Justement dans le « jeu » que laisse l’incertitude, il y a la place pour les valeurs, les éventualités à laisser ouvertes (en misant sur la diversité, l’expérimentation, l’accompagnement…). Des démarches de ce type existent déjà,ce n’est pas forcément hyper innovant. Il existe des endroits où ça fonctionne, en forêt mais aussi sur le littoral ou en montagne par exemple. On appelle ça co-construction, transdisciplinarité, living labs… certaines institutions comme les Parcs Naturels Régionaux les portent très bien mais c’est encore marginal ou pas forcément présenté comme le parangon d’une démarche d’adaptation, comme quelque chose de pas assez structuré, rigoureux, net. Il faut les valoriser plus, mieux comme ces co-enquêtes nécessaires, comme le modèle de base pour l’adaptation.
Je remarque d’ailleurs que souvent, c’est ce à quoi les experts viennent sur le tard ou de façon très empirique, avec l’expérience quand on se rend compte qu’en fait, c’est la seule façon de faire qui puisse fonctionner. Quand on est apprenti scientifique ou que l’on commence à militer ce ne sont pas les cadres que l’on a appris à avoir. C’est pour cela que j’ai envie d’en parler, d’adresser cette invitation.Il y a des tas d’endroits où cela ne se fait pas encore, où ce n’est pas porté, ni par le monde institutionnel ni par le monde scientifique – où il n’y a pas de collectifs constitués prêts à faire émerger ces enquêtes.
J’ai commencé il y a quelque mois, une étude de cas portant sur l’adaptation des activités agricoles aux sécheresses dans les Pyrénées Orientales. Alors que la situation commençait doucement à s’améliorer après plus de deux ans de manques très forts de précipitation (2022-2023), je voulais comprendre comment les acteurs, sur place, arrivaient à dépasser la gestion de l’urgence et à considérer qu’une telle situation ne serait plus forcément une anomalie dans le climat futur. J’ai conduit pas mal d’entretiens, récolté différentes perspectives. Par exemple celle de cet agriculteur, très investi dans la gestion de crise pour qui l’adaptation à la sécheresse est une question de capacité à encaisser plus de ces crises. Il ne conçoit pas le département sans son agriculture et pour lui le défi c’est de continuer à pouvoir produire en « sécurisant la ressource » ce qui passe par des aménagements. Ou encore celle de cette responsable associative, qui essaye d’expérimenter d’autres cultures comme la pistache pour qui la question c’est celle de la multiplication des productions, fussent-elles de niche. Quand je fais ces interviews, je suis invité à manger chez l’un, à visiter l’exploitation de l’autre et j’ai envie de prendre tout le monde au sérieux. Mais je ne peux pas non plus oublier ce que je lis dans les rapports des scientifiques, ce que je sais des réalités économiques. J’aurais envie de challenger, de poser des questions : cela veut dire quoi plus de crises, quelle fréquence ? Des aménagements, quels impacts ? A quelles conditions la pistache est une filière viable, combien de personne elle peut faire vivre ? Je sais que mes interlocuteurs n’ont souvent pas encore les réponses, je ne cherche pas à leur poser des colles mais aimerais les chercher avec eux ou bien qu’ils m’expliquent en quoi d’autres questions leur semblent plus pertinentes ou plus pressantes. Pour trouver ces réponses, on aurait à la fois besoin de mobiliser leurs connaissances empiriques, pratiques, professionnelles et toute un panel de savoirs experts issus des sciences du climat, de l’hydrologie mais aussi de l’histoire (pour comprendre des siècles d’aménagements hydrauliques dans le département qui sont allés jusqu’à créer la nappe superficielle actuelle[17]) ou encore de l’économie pour comprendre ce que l’on compte, à quelles conditions des projets, des filières peuvent être viables, ce que sont ces analyses coûts-bénéfices (sans confondre une analyse de rentabilité financière avec une évaluation socio-économique)… A date, il n’y a pas de vision commune de l’avenir du modèle dans ce département. Au début de mon exploration j’avais l’espoir que l’enquête qui me parait nécessaire puisse être portée par l’une ou l’autre des institutions légitimes (la chambre d’agriculture, la Région, le Département…) par exemple sous la forme d’une étude prospective. En réalité, de multiples études ont été lancées mais sans vraiment réussir à croiser ces perspectives et ces savoirs, dans des schémas trop figés. C’est exactement dans ce type de situations que je suis convaincu qu’il faut co-enquêter, que notre agriculteur enquête avec un climatologue et un hydrologue sur l’évolution de variabilité climatique ; que tous se mettent à discuter des composantes auxquelles accorder de la valeur dans l’analyse socio-économique…
Le sens que je donne au mot enquête depuis tout à l’heure[18] dépasse largement celui d’un simple d’exercice de collecte d’information ou de documentation. Enquêter se fait directement au travers de l’expérience en se rendant sensibles, attentifs aux conséquences de chaque action, de chaque décision. Et si j’insiste sur la dimension collective de l’enquête, si je dis co-enquête, ce n’est pas simplement pour la complémentarité des expertises ou des points de vue mais aussi parce que les expériences d’adaptation, nos façons de répondre aux évolutions du climat, ont des conséquences collectives. L’adaptation par l’enquête c’est aussi collecter le collectif (je reprends là une formule de Bruno Latour) de toutes celles et tous ceux qui sont affectés par les choix qui seront faits, parfois de manière très indirecte. Ces choix n’ayant souvent rien d’automatique (comme je l’illustrais pour la forêt), reflétant également des préférences et ce à quoi ceux qui les font accordent de la valeur on a là tous les ingrédients d’un objet proprement politique. Et c’est probablement ce qui rend ces questions aussi difficiles et aussi passionnantes : elles exigent à la fois de mobiliser des savoirs pluriels et complexes et sont très politiques. D’une certaine manière l’adaptation est même la mise en politique de ces savoirs qui ont pour cela besoin d’interprètes, de portes paroles. Il faut verser au collectif, au débat public, aux processus de gestion et de décision les spéculations fondées évoquées plus hauts, celles qui auront passé les mises à l’épreuve.
Toutes ces dimensions mises bout à bout, on comprend que la démarche d’adaptation relève autant de l’observation, de la description, de la collecte de traces et d’indices que de prospective, d’interrogation et même d’assemblage, de médiation, de composition voire de diplomatie et de négociation. Elle implique parfois de prendre des risques pour faire bouger des positions, pour réussir à articuler et à faire tenir ensemble, elle ne peut pas toujours rester dans le couloir d’une certaine vision techniciste et rationalisante.
Conclusion
En résumé, ce que j’ai essayé d’exprimer est que l’on a besoin de sciences de l’adaptation pas pour nous aider à trouver la bonne trajectoire ni optimiser nos réponses mais au contraire pour épaissir notre compréhension de nos interactions avec le système climatiques et les écosystèmes, enrichir notre perception des changements en cours et de leurs conséquences, rendre palpables les possibles climatiques futurs, nous aider à mieux ressentir[19]. Cela pour une adaptation qui ne soit ni ne passive, ni déterministe mais une dialogique de l’écoute et de la décision pour reprendre l’image de Gilles Clément, du jardinier. En cela, nous avons besoin des sciences comme des arts, chacun avec toutes ses spécificités, leurs exigences, chaque pratique pluralisant nos manières d’être au monde – nous donnant des clés plus fondamentales, enrichissent les expériences et l’expérience qu’est la vie, explorent des voies, touchent des absolus. Je trouve qu’il y a une certaine beauté à ça.
[1]J’ai commencé à y travailler à partir d’un cas particulier : celui d’une entreprise qui a, a priori tout intérêt à tenir compte de ces résultats car, de par la nature même de ses activités, elle investit à long-terme : la SNCF.
[2] Tout cela est très bien raconté dans des ouvrages d’historiens. Voir par exemple The Vast Machine ou les travaux de Fabien Locher.
[3] J’ai même eu la chance de rencontrer et d’échanger avec Jean-Louis Lemoigne, un de ceux qui se sont engagés pendant des décennies pour faire connaître et enseigner ces grilles de lecture.
[5] Hamant, O. (2023). Antidote au culte de la performance : la robustesse du vivant (pp. 1-63). Gallimard.
[6] Corbin, A. (2013). La pluie, le soleil et le vent. Une histoire de la sensibilité au temps qu’il fait. Aubier.
[7] Sans dire qu’il n’y a pas de progrès scientifiques à faire dans la modélisation (et je suis convaincu que l’ensemble des composantes d’un projet comme TRACCS sont utiles)
[9] Le processus de paramétrisation a été bien capté et bien décrit par exemple par la sociologie des sciences – voir par exemple les travaux d’Hélène Guillemot. Guillemot, H. (2007). 4. Les modèles numériques de climat. In Les modèles du futur (pp. 91-112). La Découverte.
[10] Les dynamiques disciplinaires au sein du GIEC offrent un bon indicateur de ces évolutions. Sur ce sujet, voir par exemples les travaux de Guillaume Simonet. Simonet, G. (2015). Une brève histoire de l’adaptation : l’évolution conceptuelle au fil des rapports du GIEC (1990-2014). Natures Sciences Sociétés, (Supp3), 52-64.
[14] Lorino, P. (2016). 6. De Skerlock Holmes au lean management: théorie et pratique, deux dimensions inséparables de l’enquête. In À la pointe du management (pp. 123-142). Dunod. ; Eco, U., & Sebeok, T. A. (2015). Le signe des trois: Dupin, Holmes, Peirce. Presses universitaires de Liège.
[15] Despret, V. (2019). Habiter en oiseau. Éditions Actes Sud.
[17] Voir par exemple les travaux d’Yves Escape ou de Alice Ingold
[18] Un sens inspiré des écrits du philosophe américain John Dewey https://enquetesadaptation.wordpress.com/
[19] On pourrait dire en cela que les sciences de l’adaptation dont je rêve sont « géopathiques » pour reprendre le néologisme proposé par Bruno Latour dans un de ses derniers chantiers repris par ceux qui ont travaillé avec lui.
Faire en sorte que nous soyons demain un peu mieux préparés à faire face aux conséquences du changement climatique que nous n’aurons pas su éviter suppose une prise en charge réellement collective du sujet. L’adaptation[1] – puisque c’est ainsi que l’on a pris l’habitude de qualifier ce défi – ne pourra pas être une préoccupation uniquement institutionnelle ni ne mobiliser que les grands opérateurs techniques.
Le 3ème Plan National d’Adaptation au Changement climatique, publié en mars cette année, se présente comme « une stratégie publique mais aussi [un] objet démocratique, [qui] vise à susciter une véritable conversation nationale autour de l’adaptation ». Le document entend « généraliser une culture de l’adaptation dans l’ensemble de la société[2] » ; ce texte se propose de prendre au sérieux cette ambition.
L’adaptation : un défi forcément collectif
Le challenge n’est pas anodin car il implique de reprendre conscience de l’importance des conditions climatiques sur nos vies, nos activités économiques et nos territoires. Alors que pendant des générations on a pu oublier le climat[3], parce qu’il était stable et globalement maîtrisé par nos infrastructures, nos organisations, nos dispositifs d’assurance, etc. il faut y être à nouveau attentif parce qu’il varie et perturbe nos habitudes. C’est bien en cela un changement d’ordre culturel qui doit donc concerner tout le monde.
Mais attention, dire que l’on ne peut pas tout attendre de la puissance publique pour se préparer ne signifie surtout pas renvoyer la responsabilité de l’adaptation aux individus. D’une part, de grands pans des besoins d’adaptation dépendent des compétences et des moyens que l’on a confiés aux institutions nationales comme locales et à différents organismes : ce n’est ni moi, ni vous qui allons renforcer la résilience du réseau ferroviaire. D’autre part, les résultats de très nombreuses recherches en sciences sociales montrent clairement que l’on n’est pas du tout égaux face aux risques climatiques. Il serait donc particulièrement injuste de renvoyer chacun et chacune à ses propres responsabilités comme si nous partagions le même niveau de vulnérabilité et les mêmes capacités d’adaptation. Au contraire, le changement climatique accroit les inégalités préexistantes – de genre, sociales, économiques, liées à l’âge ou à la condition physique – rendant d’autant plus nécessaires les dispositifs de solidarité.
Faire de l’adaptation une injonction à être « acteur de sa propre résilience » ce serait tomber dans le travers d’une rhétorique néolibérale non seulement injuste mais aussi inefficace car la résilience est forcément coordonnée et commune. A part pour les quelques-uns qui peuvent se sauver tout seuls, dans un bunker ou en navette spatiale, c’est bien la prédisposition à s’entre-aider, à se faire confiance et à prendre en charge ceux qui en ont besoin qui détermine la capacité d’une société à affronter et à se remettre de chocs – qu’ils soient aigus comme une tempête ou une canicule ou plus lents comme la progressive déprise d’une activité économique[4].
Entre les institutions (qui ont leur responsabilité) et les individus, il y a donc un rôle central pour les collectifs organisés dans l’adaptation.
Pour une appropriation plus explicite de l’adaptation au changement climatique par les acteurs de la société civile organisée et les citoyens
Même si ce n’est pas directement explicite, beaucoup d’organisations contribuent déjà à l’adaptation. Le modèle français de sécurité civile face aux feux de forêt ou aux inondations repose par exemple sur des professionnels mais aussi sur des volontaires[5] : 78 % des 256 400 sapeurs-pompiers français sont des volontaires et les associations agrées comme la Protection civile ou la Croix Rouge sont un maillon essentiel du dispositif.
Cependant, les formes d’engagement évoluent et dans certains secteurs, le modèle du volontariat est fragile. Or, nous gagnerions énormément à une appropriation plus explicite de l’adaptation au changement climatique par les acteurs de la société civile organisée et les citoyens.
Nous y gagnerions du point de vue de l’adaptation en renforçant notre préparation collective. Et nous y gagnerions du point de vue de l’engagement – le sujet climatique pouvant être un formidable vecteur de motivation, de sens et aussi un atout pour renforcer le soutien des autres acteurs de la société (pouvoirs publics mais aussi entreprises) qui savent qu’ils ont tout à y trouver.
Un avantage et deux difficultés avec lesquelles composer
Comparée à d’autres thématiques de mobilisation « environnementale », l’adaptation au changement climatique présente l’avantage d’offrir des prises directes à l’action. Il se s’agit plus d’apporter sa petite goutte à un problème immense mais bien de prendre collectivement en charge les enjeux en bas de chez soi. Inviter à contribuer à l’adaptation c’est inviter à se mobiliser pour préserver ce à quoi on tient : la sécurité de ses proches et de son environnement de vie, un paysage, l’eau que l’on boit ou la pérennité d’une activité économique qui alimente son territoire. Ce sont des sujets « environnementaux », affectés par les changements globaux mais qui se matérialisent ici.
L’enjeu reste cependant compliqué pour au moins deux raisons :
La première est qu’il s’agit de se préparer à des changements qui, certes sont déjà bien en cours et bien perceptibles, mais ne se matérialisent pas de façon violente (bien heureusement) tous les jours de l’année. Comment alors se mobiliser avant les crises et dans la durée ? Car si certaines solidarités peuvent apparaître à l’occasion de coups durs, ce sont bien les liens forgés de longue date, les relations de confiance, la connaissance profonde de son environnement qui leur donnent tout leur force.
La deuxième est qu’il ne s’agit pas « juste » de se préparer à ce dont on fait déjà l’expérience, aux aléas dont on a déjà vécu les conséquences. Le défi de l’adaptation est bien d’anticiper, sur la base des connaissances scientifiques disponibles, les risques futurs, souvent complètement inédits. Or, ces connaissances scientifiques, malgré tous les efforts de pédagogie qui peuvent être faits, sont intimidantes. Foisonnantes mais complexes elles paraissent difficiles d’accès aux non spécialistes. Elles contiennent une information extrêmement riche mais sont aussi caractérisées par des incertitudes dont on ne sait généralement pas quoi faire. Il n’est donc pas rare qu’on les laisse de côté au risque de courir derrière le changement climatique et de se laisser surprendre.
Ces deux raisons ne doivent pas faire peur, elles constituent deux défis à la portée de notre mobilisation et de notre créativité. S’approprier un savoir comme vecteur d’émancipation : n’est-ce que pas l’un des principes fondamentaux des organisations qui se réclament de l’éducation populaire par exemple ? Travailler sur les difficultés du quotidien pour renforcer le lien social : n’est-ce pas déjà ce que font des centaines d’associations ?
Quatre pistes
1. Premiers secours, solidarités, nature. Lier engagement quotidien autour de chez soi et contexte climatique
On l’a dit, certaines missions essentielles qui sont déjà assurées par des associations ou des collectifs citoyens vont voir leur importance exacerbée avec les conséquences du changement climatique. Cela peut-être le moment pour inciter massivement à soutenir et s’engager auprès des organisations qui les portent en ravivant ou plutôt en redécouvrant le sens de ces engagements.
On pense là aux associations agréées de sécurité civile, déjà citées et à celles qui forment aux premiers secours. On pense aux associations qui toute l’année travaillent aux côtés de populations sensibles – sans-abris, personnes âgées, malades… – qui seront aussi celles qui sauront où trouver les plus vulnérables en cas de crise et auxquelles ces personnes feront confiance.
On pense également aux mouvements de nature qui travaillent avec les jeunes (et les moins jeunes) à la connaissance et au respect de leur environnement de vie. Car l’adaptation au changement climatique passe avant tout par une bonne connaissance de ce qui nous entoure, une transmission vivante des spécificités et de l’histoire des lieux et donc aussi une attention au changement. Transmettre la mémoire d’un incendie ou d’une inondation sous la forme d’un conte autour d’un feu de camp parait peut-être cliché mais n’est-ce pas un vecteur bien plus puissant qu’une campagne de communication institutionnelle ? De même, passer ces week-ends en forêt ou à arpenter la montagne, bien guidé, entrainer son regard aux détails de la végétation, de la faune ou de la météo, c’est tout simplement aussi apprendre à lire les signes avant-coureurs de phénomènes possiblement dangereux de manière beaucoup plus vive qu’au travers de panneaux d’information ou de notifications sur une appli. En la matière le monde des arts et de la culture a aussi un rôle essentiel à jouer[6].
Au-delà du volet éducatif, ces compétences peuvent même être mises au service de missions d’intérêt général. Cela fait par exemple des années que les mouvements scouts assurent l’été, en partenariat avec les autorités, des missions de surveillance des massifs forestiers contre les incendies. Les Scouts et guides de France ont d’ailleurs bien compris en quoi le sujet de l’adaptation au changement climatique pouvait résonner avec leurs valeurs et leur histoire et s’en sont emparés. Ils tiennent même cette année des Assises de l’adaptation au changement climatique. Parmi les pistes d’action explorées, contribuer encore d’avantage aux actions menées pour répondre aux enjeux des feux de forêt ou encore renforcer leur présence auprès des populations en cas de catastrophes[7].
2. Sciences-société. S’approprier les connaissances scientifiques sur les impacts du changement climatique
La question des connaissances scientifiques n’est jamais loin dès qu’on parle d’adaptation. Ce sont d’abord les scientifiques qui nous alertent sur les effets du changement climatiques. Ce sont encore leurs travaux qui décrivent toutes leurs conséquences sur l’eau, le littoral, les évènements extrêmes comme les tempêtes, etc. auxquelles il s’agit de se préparer. Ils (et elles !) modélisent, mesurent, produisent des graphiques, des indicateurs et des cartes. Un effort immense est réalisé pour rendre toute cette matière la plus largement accessible possible, au travers de portails (comme Climat-HD), de rapports mais aussi de bandes dessinées (par exemple sur l’eau) ou d’expositions comme la Tournée du Climat et de la Biodiversité. Encore faut-il se sentir légitimes et outillés pour s’y pencher. Le plus souvent, sans accompagnement, à moins de chercher une réponse à une question très précise et déjà bien formulée, ces contenus donnent une image d’ensemble dont on ne sait pas trop quoi faire.
Pour pleinement se saisir de ces connaissances, être en mesure de les mobiliser en lien avec des activités quotidiennes sur un territoire, une médiation est nécessaire. Cela signifie pour les personnes qui ont des compétences scientifiques de choisir de se faire passeurs, passeuses pour faire parler ces connaissances localement. Mais cela signifie aussi à tout un chacun de pouvoir se former, s’intéresser, jouer avec ces connaissances. Des réseaux et associations de médiation scientifique – comme les Petits Débrouillards – développent des outils, des formats d’animation et des évènements dédiés à ce type de missions depuis longtemps. Mais beaucoup des informations disponibles le sont depuis finalement peu de temps (l’élaboration du 3e Plan National d’Adaptation et de sa Trajectoire de réchauffement de référence ayant conduit à la publication en accès libre de jeux de données et d’indicateurs nouveaux très riches) et demandent encore à être investies, appropriées dans de nouveaux formats d’ateliers ou d’animations. Parmi les premières propositions existantes on peut citer les Ateliers de l’adaptation ou encore les fresques de l’eau qui s’adressent à certains publics mais n’épuisent pas le sujet.
L’association InfoClimat travaille par exemple déjà depuis de nombreuses années avec des établissements scolaires autour de l’opération « MÉTÉO à l’École » qui consiste à animer un réseau de stations météorologiques à vocation éducative, implantées dans des établissements d’enseignement secondaire sur l’ensemble du territoire français. Ce projet a pour objectif de « promouvoir la démarche d’investigation scientifique (s’interroger sur un fait, élaborer un raisonnement pour le comprendre, tirer des conclusions, les tester et chercher à les étendre à des faits similaires) et de permettre l’expérimentation (mise au point et réalisation d’un protocole, exploitation des résultats, confrontation théorie-expérience, études des incertitudes). » Or il y a des liens très forts entre météo et climat qui peuvent constituer de beaux prolongements ou développements de ces questions. Comprendre comment se mesure scientifiquement une température, comment elle peut se comparer à une température ressentie ou à ce qu’affiche le thermomètre de sa voiture est extrêmement important pour comprendre ensuite ce que signifie une projection qui nous annonce que les 50 °C pourraient être dépassés en été dans certaines villes de France.
Cette question de la mesure et de sa compréhension sera centrale pour l’adaptation puisqu’il s’agit de se rendre plus sensibles aux conditions climatiques et à leurs évolutions. Différents exercices – déjà proposés par certains organismes – comme des balades équipées de caméras thermique peuvent donner des idées de pratiques à imaginer, par exemple, en lien avec des initiatives de cartographie participative pour enrichir différents jeux de donnée ouvertes. Tout cela n’a pas besoin d’être high-tech, au contraire, si le but est de comprendre son environnement il est indispensable de connaître le fonctionnement, de savoir bricoler et manipuler les outils que l’on utilise. Il y a donc du climat à faire entrer dans les Fablabs et les réseaux qui initient au low-tech et déjà des exemples (ici par exemple aux Pays-Bas) et des bases pour celui (ici par exemple un atelier Arduino).
Les données sur les changements climatiques présentent quelques caractéristiques qui en font de véritables défis pédagogiques, mais la créativité collective est en mesure de relever ces défis. Par exemple, le projet Explore 2 a abouti à la publication d’un trésor d’informations sur l’évolution de la ressource en eau en France. Là-dedans il y a des choses certaines mais aussi des incertitudes, des « ça dépend » avec plusieurs scénarios d’évolution possibles. Généralement ces « ça dépend » laissent perplexes, on ne sait pas quoi en faire. Pourtant ils sont le cœur même de cette connaissance, on sait quels sont les possibles et ils sont au pluriel, que peut-on faire avec ça ? S’habituer à discuter et à manipuler des scenarios est une compétence collective que nous devons développer et cela peut-être très ludique, par exemple en imaginant ensemble les histoires possibles associées à ces possibles climatiques autour d’ateliers d’écriture ou de création théâtrale.
Parmi les autres initiatives que l’on voit émerger et qui peuvent constituer d’excellents modèles d’espaces d’appropriation et de mise en discussion des données scientifiques figurent également les observatoires citoyens (voir par exemple l’Institut EcoCitoyen) ou les parlements des rivières (voir par exemple le Parlement de l’Isère).
3. Réactiver les modes de gestion communaux
Il y a une autre forme d’engagement que l’adaptation au changement climatique invite à redécouvrir et à réinvestir : celle de la gestion locale de communs. Beaucoup a été écrit sur le sujet et il ne s’agit pas d’en refaire ici ni l’historique ni la théorie mais simplement de remarquer qu’un peu partout en France on voit des dynamiques se raviver justement face aux impacts vécus du changement climatique.
Il y a ces citoyens inquiets (à juste titre) du devenir des forêts autour de chez eux qui sont peu convaincus voire franchement opposés aux réponses apportées par les exploitants forestiers et qui décident alors de se muer eux-mêmes en gestionnaires en achetant collectivement des parcelles de forêt. Ces citoyens font alors le choix de se former, de s’entourer des expertises nécessaires et d’y déployer (ou d’y expérimenter) des formes de gestion moins interventionnistes comme la sylviculture irrégulière à couvert continu ou le débardage à cheval.
Il y a ces agriculteurs qui redécouvrent l’importance d’infrastructures historiques comme les canaux d’irrigation gravitaires nécessitant un bon entretien et une bonne gestion mais pouvant faire des miracles face aux sécheresses. Alors qu’à beaucoup d’endroits la gouvernance de ces espaces[8] avait été délaissée, il redevient prioritaire de les réanimer. Or souvent, historiquement il ne s’agissait pas d’espaces réservés aux exploitants agricoles mais bien à tous les usagers de l’eau, tous payant une redevance et pouvant jouer un rôle. Commencer par se réapproprier ces histoires, organiser des moments communs pour prendre soin de ce patrimoine (le nettoyer, parfois le restaurer) c’est aussi reconstruire une culture commune de l’eau sur un territoire. Il y a de très belles histoires de ce type – en France mais aussi chez nos voisins, par exemple en Espagne – dont s’inspirer.
On trouve exactement le même type de questions pour d’autres types « d’infrastructures » par exemple celles dites de défense des forêts contre les incendies (DFCI). Débroussaillage annuel (obligatoire par ailleurs), entretien des pistes d’accès pompiers, des réservoirs d’eau, des couloirs coupe-feu : pourquoi ne pas faire de ces opérations, souvent vues comme des contraintes administratives quand elles sont réalisées par chacun de son côté, des moments de convivialité à réinventer ? Cela ferait un point de programme intéressant pour des listes citoyennes aux prochaines élections municipales.
4. Développer des alternatives : expérimenter voire lutter
L’adaptation ne peut enfin qu’être au cœur des alternatives de transition qui fleurissent en de nombreux endroits et sur de nombreux sujets. Qu’il s’agisse de projets agricoles, touristiques, urbains… il n’est plus possible d’imaginer une vie et des activité plus sobres, plus respectueuses du vivant, moins émettrices de CO2, plus inclusives qui ne soient aussi adaptées à un contexte climatique qui change.
Parfois la question est déjà consubstantielle à la manière dont les projets (d’écolieux, de fermes en agroforesterie…) sont pensés, mais pas toujours ou pas toujours complètement. On peut en effet avoir tendance à penser que plus sobre rime automatiquement avec plus résilient. C’est en partie vrai mais pas toujours parfaitement. S’approvisionner en circuit court par exemple c’est certes moins dépendre des fluctuations que l’on ne maîtrise pas et se mettre à l’abri des soubresauts du climat à l’autre bout du monde mais c’est aussi se retrouver en difficulté, sans solution de repli, face à un évènement climatique qui nous toucherait directement. Incorporer de manière plus explicite la question de l’adaptation à ces projets, là encore en s’appuyant sur les connaissances scientifiques, en considérant différents scénarios, est donc aussi un défi.
Et puis parfois, l’adaptation peut devenir le point d’entrée des alternatives à construire par exemple si l’on souhaite préserver une agriculture dans des zones de plus en plus soumises à la sécheresse. Il s’agit alors d’expérimenter des nouvelles productions ce qui ne peut se penser qu’au travers de l’engagement d’agriculteurs. Ce sont des filières entières qui doivent être constituées, de la recherche, la production d’intrants jusqu’aux consommateurs en passant par la transformation et la distribution. Là où cela fonctionne, c’est souvent parce que l’initiative repose sur une large mobilisation collective des acteurs économiques d’un territoire, des institutions mais aussi des citoyens.
Il en est exactement de même en montagne, là où il faut imaginer un avenir à des territoires qui ont vécu des sports d’hiver pendant 50 ans et doivent se préparer à composer sans. C’est la possibilité même de vivre sur ces territoires qui est alors en jeu, un enjeu mobilisant donc très largement.
Parfois ces alternatives se développent tranquillement, au centre du jeu ou dans des interstices. Mais d’autres fois elles ne sont pas bien accueillies, soit parce qu’elles ne sont pas comprises soit parce qu’il n’y a pas la place pour elles face aux vieilles recettes, aux logiques conventionnelles ou aux propositions d’adaptation plus technologistes ou aménagistes. L’engagement pour l’adaptation passe alors par la lutte.
De nombreux exemples autour du sujet de l’accaparement de l’eau, de l’aménagement de la montagne, de l’exploitation forestière ou encore de la fabrique de la ville montrent déjà que l’adaptation est au centre de rapports de force.
Il y a probablement d’autres endroits, d’autres sujets sur lesquels la résistance va devoir s’organiser. L’action initiée par les ONG de l’Affaire du Siècle met en avant la diversité de celles et ceux qui se revendiquent « sinistrés climatiques » C’est alors tout un travail d’organizing à mener et certaines associations le font déjà, par exemple Locataires ensemble pour interpeller et pouvoir peser dans les discussions avec les bailleurs sur le sujet de l’inadaptation des logement face aux vagues de chaleur.
Conclusion
Ces pistes et ces exemples illustrent à la fois la diversité des enjeux et celle des formes de mobilisations auxquelles ils peuvent inviter. Ils montrent que l’engagement pour l’adaptation au changement climatique est souvent un sujet qui peut revitaliser et réactualiser des causes et des initiatives préexistantes et parfois un sujet ouvert à la structuration de démarches nouvelles. A peu près toutes les modalités de l’engagement – de la sensibilisation à la lutte – seront nécessaires. Les dimensions culturelles et scientifiques devront être centrales intimement liées (comme souvent) aux dimensions sociales et politiques.
S’il y a une modalité à retenir, transversale à beaucoup des exemples que nous avons cités, c’est d’abord et avant tout de se rendre sensibles aux changements climatiques puis d’interroger les possibles en tenant compte à la fois des connaissances disponibles, de ce qui pourrait arriver dans un monde au climat déréglé (« et s’il cela se passait comme ça ?») mais aussi de la compréhension que l’on a de nos vulnérabilités et de nos forces (à quoi sera-t-on plus sensibles, sur qui, sur quoi pourra-t-on compter ?).
L’adaptation se construit avant tout fondée sur des expériences vécues ou à vivre. C’est la réponse aux impacts du changement climatiques qui nous affectent dans nos quotidiens, nos intimités, notre corps, nos terres. La collecte, le partage, la mise en discussion des expériences individuelles et collectives constituent ainsi très souvent des excellents points d’entrée dans cette problématique. Ces récits du vécu sont ensuite à mettre en perspective de ce que l’on peut apprendre des histoires des lieux et des groupes et des savoirs des uns et des autres.
Pas seuls
Bien entendu, toutes ces formes d’engagement ne pourront se penser ni se vivre isolées. Si elles ne pourront pas toujours faire l’économie de s’engager dans des formes de résistances ou d’oppositions, il y aura des cas où elles devront nouer des alliances avec d’autres acteurs clés de l’adaptation.
Les collectivités locales sont souvent aux devants de ces problématiques et parmi elles les communes et leurs élu.e.s. Gestion de l’eau, entretien des forêts, organisation de la gestion des crises… autant de sujets évoqués plus haut qui sont de leur ressort. Le PNACC3 prévoit le développement des réserves communales de sécurité civile ou de services civiques écologiques pour la résilience des territoires dont une des missions pourrait être de veiller à l’identification des personnes vulnérables en cas de vagues de chaleur. Que l’on trouve ces premières pistes intéressantes et donc à investir ou insuffisantes et donc à dépasser ou hacker il semble intéressant de construire des modalités de travail avec les maires, les élu.e.s et les agents municipaux.
Autres partenaires incontournables – on l’aura compris – les communautés scientifiques. Plusieurs interactions possibles ont déjà été évoquées. Ajoutons-y le cas des projets de recherche qui eux-mêmes peuvent devenir des espaces d’engagement. Autour de la thématique de l’adaptation on voit en effet se développer des formes de recherche particulières, de co-construction, de recherche-action participative (par exemple sur l’eau), de projets dits « transdisciplinaires » ou de living-labs[9] (par exemple en forêt) ouverts sur les territoires et leurs partie-prenantes. Ce n’est pas toujours un exercice simple pour les chercheurs. Travailler ainsi demande un apprentissage pour eux aussi mais souvent quand l’initiative vient vraiment d’eux cela vaut le coup de prendre au sérieux l’invitation et d’être conciliants dans l’inévitable phase de tâtonnement pour co-construire des modalités de faire ensemble.
Enfin, sur ce sujet (et sans nier les questions d’indépendance, de radicalité… que cela peut soulever et qu’il faut pouvoir considérer au cas par cas) des partenariats avec des acteurs économiques locaux peuvent aussi avoir beaucoup de sens. On a parlé d’agriculture, de sylviculture, de tourisme, d’usages de l’eau… des questions sur lesquels il est difficilement envisageable de travailler sans les entreprises (même si plus probablement des PME et des GAEC que des multinationales). Des modèles hybrides, associant citoyens, collectivités et entreprises ont même pu être imaginés. L’association Bocage d’Avenir par exemple a été créée à l’initiative d’une communauté de communes, en impliquant des citoyens afin de « rémunérer les services environnementaux rendus par l’agriculture dans la bonne gestion des haies dans les exploitations ». Dans un moment où la question de la survie économique de beaucoup d’associations se pose de façon extrêmement vive, explorer le potentiel de l’économie sociale et solidaire pour l’adaptation ne parait pas absurde. Après tout, les acteurs économiques ont aussi intérêt à des territoires, des activités, des populations plus résilientes et certains l’ont déjà bien compris, à l’image de la MAIF qui a choisi de dédier une partie de son « dividende écologique » à des projets de prévention des risques climatiques.
[1] S’adapter ne signifie pas subir, ce n’est pas une posture passive. Ce n’est pas non plus la poursuite d’un illusoire contrôle de phénomènes climatiques et de leurs réactions en chaine qui nous dépassent. S’adapter (et le mot est peut-être mal choisi) c’est à la fois préparer le terrain, faire des plans mais aussi composer avec le climat qui parfois nous surprend – anticiper mais être à l’écoute de qui arrive.
[2] C’est en particulier l’objet des dernières mesures du plan, par exemple la mesure 48 : « Mobiliser les citoyens dans des missions liées à l’adaptation au changement climatique et la prévention des risques ».
[3] Je cite souvent une phrase d’un ancien PDG de SNCF affirmant sans malice que « le système ferroviaire est relativement indifférent aux intempéries »
Ou pourquoi les sciences du climat ont autant de mal à devenir des sciences de l’adaptation ?
Les sciences du climat sont une aventure scientifique incroyable, très bien décrite par les historiens. Au cours de la deuxième partie du 20ème siècle, la modélisation coordonnée du système climatique a même constitué l’exemple le plus complexe de coopération scientifique associant d’immenses capacités de calcul et de multiples disciplines scientifiques. Les versants institutionnels, politiques et économiques de cette entreprise, comme les différents cadrages des discours construit sur ces résultats ont également été très bien documentés.
Autour de l’institution du GIEC, les sciences du système Terre sont à l’origine de la stabilisation des argumentaires et des résultats sur l’origine anthropique du changement climatique (Groupe 1), mais aussi les voies d’atténuation possibles (Groupe 3) et les chaines d’impacts et modalités d’adaptation (Groupe 2).
Ces corpus, résolument interdisciplinaires (mais aussi reflet d’un certain équilibre voire rapport de force entre disciplines à des moments données) constitue la base de travail de celles et ceux qui cherchent à accompagner l’adaptation. En Europe et en France en particulier on est extrêmement chanceux de pouvoir s’appuyer sur des données issues de ces sciences extrêmement riches concernant les évolutions du climat, mais aussi les chaines d’impacts (avec de magnifiques efforts pour rendre accessibles ces résultats comme ce portail sur l’eau issue du projet Explore 2).
Pourtant, on ne peut que constater une immense difficulté collective à faire quelque chose de cet apport qui continue de peu parler à celles et ceux qui devraient se sentir concernées. Mettre ces données prospectives au travail, les mobiliser dans des processus de décision est loin d’être évident. Une part importante de l’explication est à chercher du côté des processus de décision eux-mêmes, des capacités organisationnelles pour aller mobiliser, digérer, faire sens de telles connaissances, des volets « culturels » de nos organisations. Le passage d’approches de l’adaptation centrées sur les impacts à des approches centrées sur les vulnérabilités – qui partent des caractéristiques des systèmes à adapter, de leurs sensibilités, plutôt que de celles des aléas – vise à tenir compte de ces constats.
Mais il y a peut-être quelque chose à chercher aussi du côté des sciences du climat elles-mêmes. Ce qui a fait leur force est leur capacité à monter en généralité, la manière dont toutes les briques ont pu s’assembler en modèles globaux – certes très complexes – mais obéissant partout aux mêmes règles, homogènes. C’est ce qui a permis d’établir une réponse définitive à la question de la réalité et des causes du changement climatique, c’est ce quoi permet de disposer d’évaluations régionales des impacts. Mais cela amène aussi à considérer les questions d’adaptation plus locales comme des enjeux de « descente d’échelle », c’est-à-dire de résolution des équations climatiques (ou d’approximations) à des mailles géométriques plus fines. Ce à quoi on parvient par l’usage de modèles régionaux ou d’outils statistiques.
Ces approches buttent déjà sur certains particularismes géographiques et ont par exemple du mal à rendre compte précisément des phénomènes d’érosion car chaque falaise, chaque cellule hydro-sédimentaires à ses propres dynamiques. De même, les évolutions des précipitations en montagne ou dans certaines zones hydrographiques fortement marquées par l’influence du relief de petite échelle est difficile à modéliser.
Peut-être que l’on touche-là aux limites de l’organisation des sciences qui tire le plus profit de leur scalabilité, de leur capacité à découper le monde en points de grille et à monter en généralité.
Grégory Quénet, historien de l’environnement, documente, à partir de l’étude de manuels scolaires, comment les sciences géographiques sont passées en deux siècles de sciences des lieux, d’abord descriptives, à des sciences de l’espace plus explicatives et directement au service de l’aménagement. Les sciences du climat pour l’adaptation (ou même les sciences de l’adaptation) auraient peut-être besoin d’opérer le mouvement inverse et de devenir des sciences des lieux, d’abord attentives à toutes les propriétés locales, renonçant à toute prétention de passage à l’échelle.
Résolument interdisciplinaires, des sciences de l’adaptation (que l’on pourrait qualifier, après Bruno Latour de sciences « terrestres » ou « géopathiques ») auraient vocation à épaissir la compréhension que l’on a, à un endroit donné des chaines d’implications entre phénomènes climatiques physiques (dépendant évidemment du climat global et régional), systèmes hydrographiques et pédologiques, écosystèmes, systèmes humains tous intriqués. Prendre à bras le corps, site par site, l’intrication des flux, mais aussi des échelles de temps, des emprises spatiales, des relations de symbiose et de concurrence, etc. Il s’agit de répondre à l’invitation de Jérôme Gailhardet et d’Alexandra Arènes d’être enfin attentifs à cette Zone Critique.
Mais faut-il vraiment opposer des communautés scientifiques ou des outils ; les sciences du climat/des impacts telles qu’on les connait et ces nouvelles sciences de l’adaptation ? C’est peut-être la manière de présenter et de comprendre les pratiques des un.e.s et des autres qui est à faire évoluer, les façons de se représenter ses propres aspirations qui peuvent changer. Car après tout modèle ne se nourrit-il pas en permanence de processus de paramétrisation qui demandent un rapport étroit au terrain et à la mesure in situe ? L’importance des « living labs » et des études plus situées se reflète aussi dans les programmes de recherche récents. Celles et ceux qui s’intéressent vraiment aux modalités d’adaptation au changement climatique sont les premières et les premiers à avoir conscience de la nécessaire description des processus complexes et hétérogènes – par exemple des écosystèmes forestiers – pour éviter la maladaptation.
Peut-être pouvons-nous considérer que ces cadrages stylisés correspondent surtout à deux moments différents – celui de de la sensibilisation et celui de l’adaptation – et réfléchir ensemble à ce changement de posture ? Cela me parait indispensable pour résister ensemble à la pression de celles et ceux qui voudraient faire croire que de grandes solutions globales et technologiques seraient à portée de main.
Dans le cadre d’une formation que j’avais à préparer ces derniers jours, je suis revenu sur une des questions qui motivent mon travail depuis 10 ans : de quelles compétences nos organisations ont-elles besoin pour mieux se préparer aux impacts du changement climatique ?
Quelques petits éléments de réponse auxquels je ne cesse de revenir :
>Une expertise « climat » et des compétences de médiation scientifique. Face à la mine de connaissances scientifiques dont on dispose (jetez un œil à Drias Climat ou aux livrables du projet Explore 2 par exemple, quelle richesse !!) on perçoit vite le besoin d’apprendre à s’en servir. Pour beaucoup d’organisations c’est une matière nouvelle, peu habituelle. Manipuler des indicateurs climatiques, comprendre des chaines d’impacts, s’y retrouver dans les jeux de projections ne s’invente pas et peut-être un peu impressionnant. Heureusement il existe des gens dont c’est la spécialité (et même des formations dédiées, ex. https://meteofrance.fr/enm/nos-formations/formations-ouvertes-tous) et sans dire que toutes les organisations devraient internaliser leur propre service climatique (certaines grosses pourraient y songer), toutes devraient avoir en leur sein ou facilement mobilisables des personnes capables de dialoguer avec les services existants, de faire le pont avec le monde scientifique.
>Des compétences d’enquête et de prospective. Celles-ci sont même les toutes premières indispensables car au cœur de toute démarche d’adaptation il y a la capacité à animer un exercice collectif d’analyse des vulnérabilités et d’anticipation. Or analyser ses vulnérabilités ce n’est pas que faire des cartes d’exposition (bien qu’un peu de SIG soit souvent utile), c’est aussi voire surtout enquêter sur ses relations aux conditions climatiques, décrire ses sensibilités en dialoguant avec tous les métiers, en étudiant l’histoire de l’organisation, en comprenant finement ses ressorts stratégiques, son implantation sur un territoire, en mettant à profit les retours d’expérience d’évènements récents, etc. Il s’agit de disposer des bons « capteurs » y compris qualitatifs, humains pour détecter les tendances et les signaux faibles, comprendre ce qui est en train d’arriver et interroger ce qui pourrait arriver. Il s’agit d’identifier les tendances lourdes, les germes de changement, les incertitudes majeures à explorer… pour ensuite mettre tout cela en dialogue avec les futurs climatiques possibles (grâce notamment aux médiations du point 1) ; mise en dialogue qui peut passer par de la mise en récit, du travail par scénarios, etc.
>Une expertise d’aide à la décision incertitude. Peut-être pas systématiquement mais au moins dans les organisations qui doivent faire des choix lourds et très engageants à long terme. Dans ce cas la manipulation d’outils, y compris économiques, d’aide à la décision qui permettent d’évaluer les différentes options qui se proposent et pas uniquement sous le prisme des critères d’optimisation habituels mais en tenant compte de la robustesse, de l’adaptabilité, dans de très nombreux futurs possibles peut se révéler bien utile. Car oui, il existe des méthodes pour ne pas être bloqués dès que l’on a plusieurs dimensions incertaines, elles sont souvent peu connues/peu utilisées en France mais certains acteurs (de la défense par exemple ou d’autres pays) les utilisent déjà largement #DMDU https://www.deepuncertainty.org/.
On le comprend vite, ces compétences ne sont pas des silos isolés. L’adaptation est un sujet résolument interdisciplinaire. Aux compétences techniques s’ajoutent nécessairement des compétences d’animation et de facilitation. Je suis par ailleurs convaincu qu’il s’agit de besoins de temps long qui valent le coût de réels apprentissages organisationnels (en embauchant par exemple de nouveaux profils*, en permettant à des agents/salariés de développer ces nouvelles compétences). Des prestataires peuvent parfois fournir un appui très utile, des organismes de référence, supports de l’accompagnement sont nécessaires (cf.https://www.i4ce.org/publication/prochaine-etape-cle-pour-service-public-adaptation-climat/) mais je ne crois pas que la stratégie d’adaptation puisse se faire uniquement de l’extérieur.
Je vois émerger pas mal de formats de sensibilisation très chouettes, des formations à des outils comme les diagnostics de de vulnérabilité ; moins les moyens de cette montée en compétence collective. Je l’imagine comme un espace de co-apprentissages, de compagnonnage dans la durée aussi entre ceux qui font, de mélange des profils et des expériences. Quelque chose à construire ?
Série de posts sur LinkedIn en attendant le PNACC3 dans laquelle je me demandais ce que cela pourrait concrètement signifier un plan qui nous rendrait « un peu plus prêts » face aux évolutions du climat :
Dans la perspective de l’événement du Lierre sur l’adaptation, le jeudi 4 avril 2024 à l’Académie du Climat, Vivian Dépoues et Morgane Nicol livrent cette contribution préparatoire pour expliquer pourquoi il est crucial de développer des visions alternatives de l’adaptation au changement climatique et d’en débattre démocratiquement.
Cette citation de Marc Bloch semble parfaitement s’appliquer à la question des impacts du changement climatique. Les rapports du GIEC, tout comme de multiples exemples d’évènements climatiques récents (sécheresses, canicules, inondations, feux…) ou encore les états des lieux successifs dressés par le Haut Conseil pour le Climat montrent que malgré toute l’information scientifique dont on dispose, malgré de nombreuses études démontrant l’intérêt économique de l’anticipation, l’adaptation aux effets du changement climatique reste le plus souvent réactive.
Travailler sur les politiques d’adaptation tout en prenant ce constat au sérieux c’est accepter qu’il ne suffît pas de savoir pour anticiper et que l’on n’anticipera pas tout. C’est une leçon classique de l’étude des sciences et des techniques qui peut être un guide particulièrement pertinent pour choisir où concentrer les efforts :
1. L’adaptation comme remobilisation de la prospective
Ce n’est pas parce que l’anticipation est difficile qu’il faut totalement y renoncer. Réduire l’exposition et les vulnérabilités en amont – par exemple en déplaçant des activités trop exposées ou en entreprenant des travaux préventifs de renfort de certaines infrastructures, y compris sociales – est de loin l’option la moins couteuse et la plus équitable de gérer les risques climatiques[2].
Cela passe par des travaux ciblés, des actions dédiées à l’adaptation mais cela passe aussi et surtout par un renouvellement des formes d’habiter, de se déplacer, de produire mieux adaptées à un climat qui change. Les démarches de prospective stratégique sont un outil puissant pour faire émerger des projets économiques ou d’aménagement tenant compte à la fois des vulnérabilités propres à chaque territoire et des connaissances sur les climats futurs. Elles donnent les outils pour une analyse patiente des tendances, des incertitudes et des germes de changement pour construire et faire advenir des futurs robustes[3].
Ces projets ne doivent pas seulement être adaptés, ils doivent aussi être désirables pour eux-mêmes. Il s’agit d’imaginer ce peut peut-être une ville confortable à habiter demain y compris lors de vagues de chaleur. Il s’agit de construire des trajectoires de développement territorial qui permettront de continuer à vivre et à travailler en moyenne montagne même si l’enneigement diminue. Ce ne sont pas que des options techniques à calculer mais bien des visions politiques à incarner. L’adaptation est en cela une politique d’aménagement et de développement économique. Elle s’articule aux perspectives de transition énergétique. Elle n’est pas forcément consensuelle et reflète de véritables paris stratégiques autour desquels mobiliser pour, par exemple, défendre un modèle agroécologique d’agriculture ou une politique paysagère qui assume de redonner sa place à l’eau, de limiter l’urbanisation, de désimperméabiliser les sols ou de reméandrer les rivières.
2. On n’anticipera pas tout
Tout en défendant l’adaptation comme axe fort de politiques d’aménagement ou de développement économique, on ne peut pas nier que ce n’est pas le seul enjeu. D’autres dynamiques (par exemple démographiques), d’autres besoins, d’autres aspirations réclament l’attention des décideurs et structurent les projets politiques.
Les ressources financières mais aussi attentionnelles étant limitées il ne serait de toutes façons ni possible ni raisonnable de tout anticiper. Sans compter que vouloir réduire à zéro l’exposition ou la vulnérabilité de nos sociétés et de nos économies reviendrait probablement à ne plus rien oser faire. Appliquer les mêmes niveaux de robustesse au moindre camping qu’à des centrales nucléaires relèverait probablement du surinvestissement, parfaitement injustifiable.
Cela signifie donc que, même en promouvant activement des modèles adaptés, il restera toujours une part de risque résiduel. Si la démarche d’adaptation est bien conduite[4], cette part de risque peut être relativement bien connue et qualifiée (un peu comme quand on sait qu’une digue résistera à l’inondation décennale mais pas à la centennale). Le savoir c’est donc aussi pouvoir se préparer à réagir lorsque le risque se matérialisera.
Des politiques d’adaptation sont donc aussi des politiques de préparation, à mieux gérer les situations dégradées voire les crises puis à saisir les moments où il faudra de toutes façons agir en réaction pour réduire les vulnérabilités au fil de l’eau (on trouve parfois dans la littérature les expressions « d’incrémentalisme clairvoyant » et de reconstruire-mieux[5]).
Cela passe d’une part par des systèmes de réponse (de sécurité civile, d’assurance des catastrophes naturelles, etc.) bien dimensionnés – que l’on aura su réinterroger à l’aune du contexte de changement climatique, en acceptant que les hypothèses qui avaient pu être faites lors de leur conception initiale doivent être révisées – et apprenants, c’est-à-dire sachant tirer les leçons de chaque nouvelle expérience pour s’ajuster en continue.
Cela passe par le travail – in fine relativement classique – de planification, d’organisation et de coordination des moyens, d’entrainement et de simulation, etc.
Cela passe aussi par des choses moins visibles, plus « techno » mais essentielles comme les systèmes de mesures, de veilles et de détection précoce et de suivi des évènements pour permettre des décisions en temps réels les plus ajustées et efficaces possibles.
3. Se préparer à être surpris
Enfin, même si l’on voulait se donner les moyens de tout anticiper et/ou de se préparer pour réagir efficacement à toutes crises envisageables il y aurait toujours des situations qui n’auraient pas été prévues.
En effet, le système climatique est un système complexe, au comportement chaotique et caractérisé par une forte variabilité interne. Bien qu’il soit certain que le climat change, la forme exacte et l’ampleur de ce changement reste empreint d’incertitudes[6]. Les équilibres physiques sont modifiés dans des proportions et avec une vitesse jamais observées depuis que l’homme est sur Terre. On comprend de mieux en mieux ses dynamiques mais nos modèles pour en prévoir l’évolution restent, par nature, imparfaits. Sans compter que l’ampleur de ces changements dépend encore des trajectoires d’émissions de gaz à effet de serre que nous allons effectivement suivre et que l’ampleur des impacts dépend d’interactions complexes avec les systèmes techniques et sociaux.
Il y a là tous les ingrédients de situations non déterministes et propres à nous surprendre malgré tous les efforts d’anticipation que nous pourrons déployer. Il faut donc aussi se préparer à être surpris[7]. Pour beaucoup de nos organisations, c’est particulièrement difficile. Il ne s’agit plus de faire des plans pour réagir à des scénarios bien définis, d’allouer des moyens à des pompiers équipés et entrainés pour des missions spécifiques ou de calculer l’assiette d’un mécanisme d’assurance qui permettra de prendre en charge des risques bien probabilisés. Il s’agit plutôt de se laisser des marges de manœuvre (on parle parfois en théorie des organisations de slack, c’est-à-dire de « mou »[8]), de faire en sorte que nos systèmes ne soient pas suroptimisés au point qu’en cas d’imprévu il n’y a plus aucune ressource mobilisable sur une tâches non planifiée.
Ces marges de manœuvre prennent des formes extrêmement concrètes : ce sont des équipes qui ne sont pas déjà sur-sollicitées, ce sont des capacités d’analyse et d’intelligence qui ne seront pas déjà allouées à des missions prédéfinies en cas de crise[9], ce sont des stocks de réserve, ce sont des redondances dans les réseaux (des itinéraires bis, des systèmes en double), etc. Autant de choses qui, si on ne raisonne qu’en fonction d’une situation nominale optimale paraissent être des ressources employées non efficacement mais qui dans l’imprévu deviennent un ingrédient critique de la robustesse et de la capacité de résilience.
C’est une question de volume de moyens mais aussi de forme des organisations. Si la spécialisation des tâches, la réplication d’un modèle optimisé peuvent être les réponses les plus efficaces dans une situation donnée, elles sont rarement les plus robustes. C’est au contraire la diversité – des fournisseurs dans une chaine d’approvisionnement par exemple, mais aussi des profils dans une équipe – qui feront la différence pour trouver des voies de sortie.
De nombreuses études montrent également que certains atouts déjà importants en temps normal peuvent se révéler essentiels en situation dégradés – notamment lorsqu’il s’agit de garantir que nous aurons la capacité collective à répondre aussi aux besoins des plus vulnérables. La densité et la qualité des liens sociaux (dans une situation de canicule, des commerçants qui connaissent leur clientèle de proximité sauront s’inquiéter et prévenir de ne pas voir telle personne âgée qui n’est pas venue faire ses courses habituelles lors d’un épisode de canicule par exemple[10]), la qualité des infrastructures collectives (comme les transports en commun ou l’espace public), des mécanismes de solidarité (comme la sécurité sociale) sont aussi des facteurs clés de la résilience[11].
Prospective, préparation au risque résiduel, marges de manœuvre – pour chacun de ces trois composantes essentielles de l’adaptation il y a des choses à faire dès maintenant, des fondations à couler, des graines à planter. La répartition exacte des efforts et des moyens entre chaque composante dépend de contraintes matérielles, du niveau de connaissances mais aussi de préférences et donc de choix collectifs. Il s’agit de composer entre des attitudes possibles face au risque et à l’avenir (plus ou moins réactives, préactives ou proactives).
[1] Bloch, M. (2013). L’étrange défaite. Bibebook.
[2] COACCH. 2018. «The Economic Cost of Climate Change in Europe: Synthesis Report on State of Knowledge and Key Research Gaps. Policy brief by the COACCH project.» https://www.coacch.eu/.
[3] Car bien entendu, il y a des incertitudes sur les évolutions du climat et l’efficacité des solutions mais des incertitudes il y en a toujours eu qui n’ont pas empêcher des décideurs visionnaires et des citoyens mobilisés de construire ensemble des manières d’habiter ou de produire. Face à l’incertitude il est également possible d’être prudent sans être passif, en privilégiant par exemple les options robustes (c’est-à-dire viables dans une large gamme de futurs possibles), réversibles ou évolutives.
[4] IPCC, 2022: Summary for Policymakers [H.-O. Pörtner, D.C. Roberts, E.S. Poloczanska, K. Mintenbeck, M. Tignor, A. Alegría, M. Craig, S. Langsdorf, S. Löschke, V. Möller, A. Okem (eds.)]. In: Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability. Contribution of Working Group II to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change [H.-O. Pörtner, D.C. Roberts, M. Tignor, E.S. Poloczanska, K. Mintenbeck, A. Alegría, M. Craig, S. Langsdorf, S. Löschke, V. Möller, A. Okem, B. Rama (eds.)]. Cambridge University Press, Cambridge, UK and New York, NY, USA, pp. 3–33, doi:10.1017/9781009325844.001.
[5] far-sighted incrementalism (Pinter, N., Lund, J., & Moyle, P. (2019). The California water model: Resilience through failure. Hydrological Processes, 33(12), 1775-1779.) et build-back-better.
[6] » Le climat moyen change de manière inexorablement tandis que les événements météorologiques extrêmes se produisent de manière aléatoire mais avec une loi qui dépend de ce climat moyen » – Yiou, P. (2015). Le temps s’ est-il détraqué? Comprendre les catastrophes climatiques (p. 128). Dans le vif, Buchet-Chastel.
[7] Hassid, O. (2015). Le Continent des Imprévus, journal de bord des temps chaotiques. Sécurité et stratégie, (2), 74-75.
[8] Lorino, P., Mourey, D., Muniesa, F., Panjeta, A., & Parmentier, A. (2019). Pragmatisme et enquête sur les organisations. Pragmata: revue d’études pragmatistes, p-243.
[9] P.Lagadec défend par exemple un modèle de forces de réflexion rapide comme composante à part entière de la gestion de crise dont le rôle n’est pas tant de gérer ce qui est en train de se passer que de regarder la situation avec un autre angle, d’imagine ce qui pourrait arriver d’autre, de prévoir des plans B, etc. Lagadec, P., Guilhou, X., & Béroux, P. (2008). Rapid Reflection Forces put to the reality test. Crisis Response Journal, 4(2), 38-40.
[10] Klinenberg, E. (2021). Canicule. Chicago, été 1995. Autopsie sociale d’une catastrophe. Editions deux-cent-cinq.
[11] Hallegatte, S., Vogt-Schilb, A., Bangalore, M., & Rozenberg, J. (2016). Unbreakable: building the resilience of the poor in the face of natural disasters. World Bank Publications.
Cela fait bientôt 10 ans que je travaille avec ce terme d’adaptation, en cherchant surtout à m’éloigner des débats purement sémantiques qui en ont longtemps fait une question trop théorique. Cependant, au moment même où le sujet devient politique en France, le sens du mot semble poser un problème. […]