Des scénarios de référence pour enfin se poser les vraies questions de l’adaptation au changement climatique

L’annonce de Christophe Béchu de considérer plusieurs scénarios de réchauffement dont un scénario pessimiste dans la prochaine Loi de Programmation Energie Climat a fait pas mal réagir ces derniers jours. Je partage totalement la lecture qu’ont pu en faire @Gonéri Le Cozannet, @Jean-Marc Jancovici ou @Magali Reghezza. Je partage également le coup de gueule de @Morgane Nicol face à celles et ceux qui font semblant de confondre un guide pour avancer sur l’adaptation avec un objectif d’atténuation (refusant par là-même l’exigence de penser ensemble la gestion de l’inévitable et les efforts pour éviter l’ingérable).

Mais il y a une autre inquiétude, à plus bas bruit, qui me paraît intéressante à discuter : la crainte que choisir un petit nombre de scénarios de réchauffement de référence nous fasse oublier que le changement climatique nous fait entrer dans un contexte totalement inédit, profondément imprévisible, un « hors-régime » sur lequel nos méthodes de prévision déterministes perdent prise. La crainte est que nous soyons trop vite tentés – de par nos outils, nos habitues, nos réflexes de décision – de ne voir dans l’éventail des possibles couverts par les scénarios considérés que le chemin médian ou moyen.

Cette inquiétude a été ma première réaction, quand j’ai appris que les services du ministère travaillaient sur cette hypothèse. Mais il me semble que toute légitime qu’elle soit, elle ne suffit pas à abandonner l’idée. En effet, le constat que je ne cesse de faire depuis que je m’intéresse à l’adaptation est qu’en l’absence de trajectoire de référence, la tendance n’est pas à changer de mode de décision pour faire avec l’incertitude mais d’ignorer les projections et de faire comme si le climat passé restait l’hypothèse la moins mauvaise. Alors que si l’on a bien une certitude, c’est que cette hypothèse d’un climat passé stable et représentatif de l’avenir est totalement obsolète.

De la proposition du Ministre je ne retiens donc d’abord pas le choix de scénarios en particulier mais le fait qu’il y aura une référence à des projections dans la loi (on passerait alors d’une logique toujours réactive à une logique enfin prospective et donc possiblement proactive) et qu’il n’y aurait pas qu’un mais plusieurs scénarios (le ministre a dit au moins deux dont un de réchauffement plus fort, nous mettant ainsi face à un éventail de possibles).

Je pense sincèrement que cette approche – déjà suivie au Royaume-Uni depuis plus de 10 ans – est pragmatique, non pas pour ne plus se poser de questions mais bien pour se poser les bonnes questions. Car on une fois que l’on aura dépassé ce blocage intellectuel qui nous empêche de bouger tant que l’on ne sait pas à quoi nous préparer, on se rendra vite compte qu’aucune réponse n’est automatique.

On nous demande souvent à I4CE de chiffrer les coûts de l’adaptation dans différents scénarios de réchauffement ou d’impacts : c’est un exercice compliqué car à chaque scénario de réchauffement peut correspondre une diversité de trajectoires d’adaptation. Le choix d’un niveau de réchauffement réduit l’espace des possibles en rendant non satisfaisantes une partie des options, en situant leurs limites, mais en aucun cas ne tranche ce qui relève de choix de société.  Savoir que le niveau de la mer pourrait s’élever d’un mètre à l’échéance 2100 nous renseigne sur le nombre de bâtiments qui pourraient être à risque mais ne dit pas comment réagir : lesquels veut-on protéger, à quel prix ? lesquels souhaite-t-on relocaliser, où et qui prendrait cette relocalisation en charge ? lesquels est-on prêt à abandonner ? Dans quel projet de territoire s’inscriraient ces réponses ? etc. Ce sont celles-ci les vraies questions d’adaptation sur lesquelles se pencher. Une fois que l’on regarde au-delà de l’obstacle des scénarios de changement climatique, ces questions ressemblent beaucoup à des débats politiques dont en est peut-être plus familiers.

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