Faire en sorte que nous soyons demain un peu mieux préparés à faire face aux conséquences du changement climatique que nous n’aurons pas su éviter suppose une prise en charge réellement collective du sujet. L’adaptation[1] – puisque c’est ainsi que l’on a pris l’habitude de qualifier ce défi – ne pourra pas être une préoccupation uniquement institutionnelle ni ne mobiliser que les grands opérateurs techniques.
Le 3ème Plan National d’Adaptation au Changement climatique, publié en mars cette année, se présente comme « une stratégie publique mais aussi [un] objet démocratique, [qui] vise à susciter une véritable conversation nationale autour de l’adaptation ». Le document entend « généraliser une culture de l’adaptation dans l’ensemble de la société[2] » ; ce texte se propose de prendre au sérieux cette ambition.
L’adaptation : un défi forcément collectif
Le challenge n’est pas anodin car il implique de reprendre conscience de l’importance des conditions climatiques sur nos vies, nos activités économiques et nos territoires. Alors que pendant des générations on a pu oublier le climat[3], parce qu’il était stable et globalement maîtrisé par nos infrastructures, nos organisations, nos dispositifs d’assurance, etc. il faut y être à nouveau attentif parce qu’il varie et perturbe nos habitudes. C’est bien en cela un changement d’ordre culturel qui doit donc concerner tout le monde.
Mais attention, dire que l’on ne peut pas tout attendre de la puissance publique pour se préparer ne signifie surtout pas renvoyer la responsabilité de l’adaptation aux individus. D’une part, de grands pans des besoins d’adaptation dépendent des compétences et des moyens que l’on a confiés aux institutions nationales comme locales et à différents organismes : ce n’est ni moi, ni vous qui allons renforcer la résilience du réseau ferroviaire. D’autre part, les résultats de très nombreuses recherches en sciences sociales montrent clairement que l’on n’est pas du tout égaux face aux risques climatiques. Il serait donc particulièrement injuste de renvoyer chacun et chacune à ses propres responsabilités comme si nous partagions le même niveau de vulnérabilité et les mêmes capacités d’adaptation. Au contraire, le changement climatique accroit les inégalités préexistantes – de genre, sociales, économiques, liées à l’âge ou à la condition physique – rendant d’autant plus nécessaires les dispositifs de solidarité.
Faire de l’adaptation une injonction à être « acteur de sa propre résilience » ce serait tomber dans le travers d’une rhétorique néolibérale non seulement injuste mais aussi inefficace car la résilience est forcément coordonnée et commune. A part pour les quelques-uns qui peuvent se sauver tout seuls, dans un bunker ou en navette spatiale, c’est bien la prédisposition à s’entre-aider, à se faire confiance et à prendre en charge ceux qui en ont besoin qui détermine la capacité d’une société à affronter et à se remettre de chocs – qu’ils soient aigus comme une tempête ou une canicule ou plus lents comme la progressive déprise d’une activité économique[4].
Entre les institutions (qui ont leur responsabilité) et les individus, il y a donc un rôle central pour les collectifs organisés dans l’adaptation.
Pour une appropriation plus explicite de l’adaptation au changement climatique par les acteurs de la société civile organisée et les citoyens
Même si ce n’est pas directement explicite, beaucoup d’organisations contribuent déjà à l’adaptation. Le modèle français de sécurité civile face aux feux de forêt ou aux inondations repose par exemple sur des professionnels mais aussi sur des volontaires[5] : 78 % des 256 400 sapeurs-pompiers français sont des volontaires et les associations agrées comme la Protection civile ou la Croix Rouge sont un maillon essentiel du dispositif.
Cependant, les formes d’engagement évoluent et dans certains secteurs, le modèle du volontariat est fragile. Or, nous gagnerions énormément à une appropriation plus explicite de l’adaptation au changement climatique par les acteurs de la société civile organisée et les citoyens.
Nous y gagnerions du point de vue de l’adaptation en renforçant notre préparation collective. Et nous y gagnerions du point de vue de l’engagement – le sujet climatique pouvant être un formidable vecteur de motivation, de sens et aussi un atout pour renforcer le soutien des autres acteurs de la société (pouvoirs publics mais aussi entreprises) qui savent qu’ils ont tout à y trouver.
Un avantage et deux difficultés avec lesquelles composer
Comparée à d’autres thématiques de mobilisation « environnementale », l’adaptation au changement climatique présente l’avantage d’offrir des prises directes à l’action. Il se s’agit plus d’apporter sa petite goutte à un problème immense mais bien de prendre collectivement en charge les enjeux en bas de chez soi. Inviter à contribuer à l’adaptation c’est inviter à se mobiliser pour préserver ce à quoi on tient : la sécurité de ses proches et de son environnement de vie, un paysage, l’eau que l’on boit ou la pérennité d’une activité économique qui alimente son territoire. Ce sont des sujets « environnementaux », affectés par les changements globaux mais qui se matérialisent ici.
L’enjeu reste cependant compliqué pour au moins deux raisons :
- La première est qu’il s’agit de se préparer à des changements qui, certes sont déjà bien en cours et bien perceptibles, mais ne se matérialisent pas de façon violente (bien heureusement) tous les jours de l’année. Comment alors se mobiliser avant les crises et dans la durée ? Car si certaines solidarités peuvent apparaître à l’occasion de coups durs, ce sont bien les liens forgés de longue date, les relations de confiance, la connaissance profonde de son environnement qui leur donnent tout leur force.
- La deuxième est qu’il ne s’agit pas « juste » de se préparer à ce dont on fait déjà l’expérience, aux aléas dont on a déjà vécu les conséquences. Le défi de l’adaptation est bien d’anticiper, sur la base des connaissances scientifiques disponibles, les risques futurs, souvent complètement inédits. Or, ces connaissances scientifiques, malgré tous les efforts de pédagogie qui peuvent être faits, sont intimidantes. Foisonnantes mais complexes elles paraissent difficiles d’accès aux non spécialistes. Elles contiennent une information extrêmement riche mais sont aussi caractérisées par des incertitudes dont on ne sait généralement pas quoi faire. Il n’est donc pas rare qu’on les laisse de côté au risque de courir derrière le changement climatique et de se laisser surprendre.
Ces deux raisons ne doivent pas faire peur, elles constituent deux défis à la portée de notre mobilisation et de notre créativité. S’approprier un savoir comme vecteur d’émancipation : n’est-ce que pas l’un des principes fondamentaux des organisations qui se réclament de l’éducation populaire par exemple ? Travailler sur les difficultés du quotidien pour renforcer le lien social : n’est-ce pas déjà ce que font des centaines d’associations ?
Quatre pistes
1. Premiers secours, solidarités, nature. Lier engagement quotidien autour de chez soi et contexte climatique
On l’a dit, certaines missions essentielles qui sont déjà assurées par des associations ou des collectifs citoyens vont voir leur importance exacerbée avec les conséquences du changement climatique. Cela peut-être le moment pour inciter massivement à soutenir et s’engager auprès des organisations qui les portent en ravivant ou plutôt en redécouvrant le sens de ces engagements.
On pense là aux associations agréées de sécurité civile, déjà citées et à celles qui forment aux premiers secours. On pense aux associations qui toute l’année travaillent aux côtés de populations sensibles – sans-abris, personnes âgées, malades… – qui seront aussi celles qui sauront où trouver les plus vulnérables en cas de crise et auxquelles ces personnes feront confiance.
On pense également aux mouvements de nature qui travaillent avec les jeunes (et les moins jeunes) à la connaissance et au respect de leur environnement de vie. Car l’adaptation au changement climatique passe avant tout par une bonne connaissance de ce qui nous entoure, une transmission vivante des spécificités et de l’histoire des lieux et donc aussi une attention au changement. Transmettre la mémoire d’un incendie ou d’une inondation sous la forme d’un conte autour d’un feu de camp parait peut-être cliché mais n’est-ce pas un vecteur bien plus puissant qu’une campagne de communication institutionnelle ? De même, passer ces week-ends en forêt ou à arpenter la montagne, bien guidé, entrainer son regard aux détails de la végétation, de la faune ou de la météo, c’est tout simplement aussi apprendre à lire les signes avant-coureurs de phénomènes possiblement dangereux de manière beaucoup plus vive qu’au travers de panneaux d’information ou de notifications sur une appli. En la matière le monde des arts et de la culture a aussi un rôle essentiel à jouer[6].
Au-delà du volet éducatif, ces compétences peuvent même être mises au service de missions d’intérêt général. Cela fait par exemple des années que les mouvements scouts assurent l’été, en partenariat avec les autorités, des missions de surveillance des massifs forestiers contre les incendies. Les Scouts et guides de France ont d’ailleurs bien compris en quoi le sujet de l’adaptation au changement climatique pouvait résonner avec leurs valeurs et leur histoire et s’en sont emparés. Ils tiennent même cette année des Assises de l’adaptation au changement climatique. Parmi les pistes d’action explorées, contribuer encore d’avantage aux actions menées pour répondre aux enjeux des feux de forêt ou encore renforcer leur présence auprès des populations en cas de catastrophes[7].
2. Sciences-société. S’approprier les connaissances scientifiques sur les impacts du changement climatique
La question des connaissances scientifiques n’est jamais loin dès qu’on parle d’adaptation. Ce sont d’abord les scientifiques qui nous alertent sur les effets du changement climatiques. Ce sont encore leurs travaux qui décrivent toutes leurs conséquences sur l’eau, le littoral, les évènements extrêmes comme les tempêtes, etc. auxquelles il s’agit de se préparer. Ils (et elles !) modélisent, mesurent, produisent des graphiques, des indicateurs et des cartes. Un effort immense est réalisé pour rendre toute cette matière la plus largement accessible possible, au travers de portails (comme Climat-HD), de rapports mais aussi de bandes dessinées (par exemple sur l’eau) ou d’expositions comme la Tournée du Climat et de la Biodiversité. Encore faut-il se sentir légitimes et outillés pour s’y pencher. Le plus souvent, sans accompagnement, à moins de chercher une réponse à une question très précise et déjà bien formulée, ces contenus donnent une image d’ensemble dont on ne sait pas trop quoi faire.
Pour pleinement se saisir de ces connaissances, être en mesure de les mobiliser en lien avec des activités quotidiennes sur un territoire, une médiation est nécessaire. Cela signifie pour les personnes qui ont des compétences scientifiques de choisir de se faire passeurs, passeuses pour faire parler ces connaissances localement. Mais cela signifie aussi à tout un chacun de pouvoir se former, s’intéresser, jouer avec ces connaissances. Des réseaux et associations de médiation scientifique – comme les Petits Débrouillards – développent des outils, des formats d’animation et des évènements dédiés à ce type de missions depuis longtemps. Mais beaucoup des informations disponibles le sont depuis finalement peu de temps (l’élaboration du 3e Plan National d’Adaptation et de sa Trajectoire de réchauffement de référence ayant conduit à la publication en accès libre de jeux de données et d’indicateurs nouveaux très riches) et demandent encore à être investies, appropriées dans de nouveaux formats d’ateliers ou d’animations. Parmi les premières propositions existantes on peut citer les Ateliers de l’adaptation ou encore les fresques de l’eau qui s’adressent à certains publics mais n’épuisent pas le sujet.
L’association InfoClimat travaille par exemple déjà depuis de nombreuses années avec des établissements scolaires autour de l’opération « MÉTÉO à l’École » qui consiste à animer un réseau de stations météorologiques à vocation éducative, implantées dans des établissements d’enseignement secondaire sur l’ensemble du territoire français. Ce projet a pour objectif de « promouvoir la démarche d’investigation scientifique (s’interroger sur un fait, élaborer un raisonnement pour le comprendre, tirer des conclusions, les tester et chercher à les étendre à des faits similaires) et de permettre l’expérimentation (mise au point et réalisation d’un protocole, exploitation des résultats, confrontation théorie-expérience, études des incertitudes). » Or il y a des liens très forts entre météo et climat qui peuvent constituer de beaux prolongements ou développements de ces questions. Comprendre comment se mesure scientifiquement une température, comment elle peut se comparer à une température ressentie ou à ce qu’affiche le thermomètre de sa voiture est extrêmement important pour comprendre ensuite ce que signifie une projection qui nous annonce que les 50 °C pourraient être dépassés en été dans certaines villes de France.
Cette question de la mesure et de sa compréhension sera centrale pour l’adaptation puisqu’il s’agit de se rendre plus sensibles aux conditions climatiques et à leurs évolutions. Différents exercices – déjà proposés par certains organismes – comme des balades équipées de caméras thermique peuvent donner des idées de pratiques à imaginer, par exemple, en lien avec des initiatives de cartographie participative pour enrichir différents jeux de donnée ouvertes. Tout cela n’a pas besoin d’être high-tech, au contraire, si le but est de comprendre son environnement il est indispensable de connaître le fonctionnement, de savoir bricoler et manipuler les outils que l’on utilise. Il y a donc du climat à faire entrer dans les Fablabs et les réseaux qui initient au low-tech et déjà des exemples (ici par exemple aux Pays-Bas) et des bases pour celui (ici par exemple un atelier Arduino).
Les données sur les changements climatiques présentent quelques caractéristiques qui en font de véritables défis pédagogiques, mais la créativité collective est en mesure de relever ces défis. Par exemple, le projet Explore 2 a abouti à la publication d’un trésor d’informations sur l’évolution de la ressource en eau en France. Là-dedans il y a des choses certaines mais aussi des incertitudes, des « ça dépend » avec plusieurs scénarios d’évolution possibles. Généralement ces « ça dépend » laissent perplexes, on ne sait pas quoi en faire. Pourtant ils sont le cœur même de cette connaissance, on sait quels sont les possibles et ils sont au pluriel, que peut-on faire avec ça ? S’habituer à discuter et à manipuler des scenarios est une compétence collective que nous devons développer et cela peut-être très ludique, par exemple en imaginant ensemble les histoires possibles associées à ces possibles climatiques autour d’ateliers d’écriture ou de création théâtrale.
Parmi les autres initiatives que l’on voit émerger et qui peuvent constituer d’excellents modèles d’espaces d’appropriation et de mise en discussion des données scientifiques figurent également les observatoires citoyens (voir par exemple l’Institut EcoCitoyen) ou les parlements des rivières (voir par exemple le Parlement de l’Isère).
3. Réactiver les modes de gestion communaux
Il y a une autre forme d’engagement que l’adaptation au changement climatique invite à redécouvrir et à réinvestir : celle de la gestion locale de communs. Beaucoup a été écrit sur le sujet et il ne s’agit pas d’en refaire ici ni l’historique ni la théorie mais simplement de remarquer qu’un peu partout en France on voit des dynamiques se raviver justement face aux impacts vécus du changement climatique.
Il y a ces citoyens inquiets (à juste titre) du devenir des forêts autour de chez eux qui sont peu convaincus voire franchement opposés aux réponses apportées par les exploitants forestiers et qui décident alors de se muer eux-mêmes en gestionnaires en achetant collectivement des parcelles de forêt. Ces citoyens font alors le choix de se former, de s’entourer des expertises nécessaires et d’y déployer (ou d’y expérimenter) des formes de gestion moins interventionnistes comme la sylviculture irrégulière à couvert continu ou le débardage à cheval.
Il y a ces agriculteurs qui redécouvrent l’importance d’infrastructures historiques comme les canaux d’irrigation gravitaires nécessitant un bon entretien et une bonne gestion mais pouvant faire des miracles face aux sécheresses. Alors qu’à beaucoup d’endroits la gouvernance de ces espaces[8] avait été délaissée, il redevient prioritaire de les réanimer. Or souvent, historiquement il ne s’agissait pas d’espaces réservés aux exploitants agricoles mais bien à tous les usagers de l’eau, tous payant une redevance et pouvant jouer un rôle. Commencer par se réapproprier ces histoires, organiser des moments communs pour prendre soin de ce patrimoine (le nettoyer, parfois le restaurer) c’est aussi reconstruire une culture commune de l’eau sur un territoire. Il y a de très belles histoires de ce type – en France mais aussi chez nos voisins, par exemple en Espagne – dont s’inspirer.
On trouve exactement le même type de questions pour d’autres types « d’infrastructures » par exemple celles dites de défense des forêts contre les incendies (DFCI). Débroussaillage annuel (obligatoire par ailleurs), entretien des pistes d’accès pompiers, des réservoirs d’eau, des couloirs coupe-feu : pourquoi ne pas faire de ces opérations, souvent vues comme des contraintes administratives quand elles sont réalisées par chacun de son côté, des moments de convivialité à réinventer ? Cela ferait un point de programme intéressant pour des listes citoyennes aux prochaines élections municipales.
4. Développer des alternatives : expérimenter voire lutter
L’adaptation ne peut enfin qu’être au cœur des alternatives de transition qui fleurissent en de nombreux endroits et sur de nombreux sujets. Qu’il s’agisse de projets agricoles, touristiques, urbains… il n’est plus possible d’imaginer une vie et des activité plus sobres, plus respectueuses du vivant, moins émettrices de CO2, plus inclusives qui ne soient aussi adaptées à un contexte climatique qui change.
Parfois la question est déjà consubstantielle à la manière dont les projets (d’écolieux, de fermes en agroforesterie…) sont pensés, mais pas toujours ou pas toujours complètement. On peut en effet avoir tendance à penser que plus sobre rime automatiquement avec plus résilient. C’est en partie vrai mais pas toujours parfaitement. S’approvisionner en circuit court par exemple c’est certes moins dépendre des fluctuations que l’on ne maîtrise pas et se mettre à l’abri des soubresauts du climat à l’autre bout du monde mais c’est aussi se retrouver en difficulté, sans solution de repli, face à un évènement climatique qui nous toucherait directement. Incorporer de manière plus explicite la question de l’adaptation à ces projets, là encore en s’appuyant sur les connaissances scientifiques, en considérant différents scénarios, est donc aussi un défi.
Et puis parfois, l’adaptation peut devenir le point d’entrée des alternatives à construire par exemple si l’on souhaite préserver une agriculture dans des zones de plus en plus soumises à la sécheresse. Il s’agit alors d’expérimenter des nouvelles productions ce qui ne peut se penser qu’au travers de l’engagement d’agriculteurs. Ce sont des filières entières qui doivent être constituées, de la recherche, la production d’intrants jusqu’aux consommateurs en passant par la transformation et la distribution. Là où cela fonctionne, c’est souvent parce que l’initiative repose sur une large mobilisation collective des acteurs économiques d’un territoire, des institutions mais aussi des citoyens.
Il en est exactement de même en montagne, là où il faut imaginer un avenir à des territoires qui ont vécu des sports d’hiver pendant 50 ans et doivent se préparer à composer sans. C’est la possibilité même de vivre sur ces territoires qui est alors en jeu, un enjeu mobilisant donc très largement.
Parfois ces alternatives se développent tranquillement, au centre du jeu ou dans des interstices. Mais d’autres fois elles ne sont pas bien accueillies, soit parce qu’elles ne sont pas comprises soit parce qu’il n’y a pas la place pour elles face aux vieilles recettes, aux logiques conventionnelles ou aux propositions d’adaptation plus technologistes ou aménagistes. L’engagement pour l’adaptation passe alors par la lutte.
De nombreux exemples autour du sujet de l’accaparement de l’eau, de l’aménagement de la montagne, de l’exploitation forestière ou encore de la fabrique de la ville montrent déjà que l’adaptation est au centre de rapports de force.
Il y a probablement d’autres endroits, d’autres sujets sur lesquels la résistance va devoir s’organiser. L’action initiée par les ONG de l’Affaire du Siècle met en avant la diversité de celles et ceux qui se revendiquent « sinistrés climatiques » C’est alors tout un travail d’organizing à mener et certaines associations le font déjà, par exemple Locataires ensemble pour interpeller et pouvoir peser dans les discussions avec les bailleurs sur le sujet de l’inadaptation des logement face aux vagues de chaleur.
Conclusion
Ces pistes et ces exemples illustrent à la fois la diversité des enjeux et celle des formes de mobilisations auxquelles ils peuvent inviter. Ils montrent que l’engagement pour l’adaptation au changement climatique est souvent un sujet qui peut revitaliser et réactualiser des causes et des initiatives préexistantes et parfois un sujet ouvert à la structuration de démarches nouvelles. A peu près toutes les modalités de l’engagement – de la sensibilisation à la lutte – seront nécessaires. Les dimensions culturelles et scientifiques devront être centrales intimement liées (comme souvent) aux dimensions sociales et politiques.
S’il y a une modalité à retenir, transversale à beaucoup des exemples que nous avons cités, c’est d’abord et avant tout de se rendre sensibles aux changements climatiques puis d’interroger les possibles en tenant compte à la fois des connaissances disponibles, de ce qui pourrait arriver dans un monde au climat déréglé (« et s’il cela se passait comme ça ?») mais aussi de la compréhension que l’on a de nos vulnérabilités et de nos forces (à quoi sera-t-on plus sensibles, sur qui, sur quoi pourra-t-on compter ?).
L’adaptation se construit avant tout fondée sur des expériences vécues ou à vivre. C’est la réponse aux impacts du changement climatiques qui nous affectent dans nos quotidiens, nos intimités, notre corps, nos terres. La collecte, le partage, la mise en discussion des expériences individuelles et collectives constituent ainsi très souvent des excellents points d’entrée dans cette problématique. Ces récits du vécu sont ensuite à mettre en perspective de ce que l’on peut apprendre des histoires des lieux et des groupes et des savoirs des uns et des autres.
Pas seuls
Bien entendu, toutes ces formes d’engagement ne pourront se penser ni se vivre isolées. Si elles ne pourront pas toujours faire l’économie de s’engager dans des formes de résistances ou d’oppositions, il y aura des cas où elles devront nouer des alliances avec d’autres acteurs clés de l’adaptation.
Les collectivités locales sont souvent aux devants de ces problématiques et parmi elles les communes et leurs élu.e.s. Gestion de l’eau, entretien des forêts, organisation de la gestion des crises… autant de sujets évoqués plus haut qui sont de leur ressort. Le PNACC3 prévoit le développement des réserves communales de sécurité civile ou de services civiques écologiques pour la résilience des territoires dont une des missions pourrait être de veiller à l’identification des personnes vulnérables en cas de vagues de chaleur. Que l’on trouve ces premières pistes intéressantes et donc à investir ou insuffisantes et donc à dépasser ou hacker il semble intéressant de construire des modalités de travail avec les maires, les élu.e.s et les agents municipaux.
Autres partenaires incontournables – on l’aura compris – les communautés scientifiques. Plusieurs interactions possibles ont déjà été évoquées. Ajoutons-y le cas des projets de recherche qui eux-mêmes peuvent devenir des espaces d’engagement. Autour de la thématique de l’adaptation on voit en effet se développer des formes de recherche particulières, de co-construction, de recherche-action participative (par exemple sur l’eau), de projets dits « transdisciplinaires » ou de living-labs[9] (par exemple en forêt) ouverts sur les territoires et leurs partie-prenantes. Ce n’est pas toujours un exercice simple pour les chercheurs. Travailler ainsi demande un apprentissage pour eux aussi mais souvent quand l’initiative vient vraiment d’eux cela vaut le coup de prendre au sérieux l’invitation et d’être conciliants dans l’inévitable phase de tâtonnement pour co-construire des modalités de faire ensemble.
Enfin, sur ce sujet (et sans nier les questions d’indépendance, de radicalité… que cela peut soulever et qu’il faut pouvoir considérer au cas par cas) des partenariats avec des acteurs économiques locaux peuvent aussi avoir beaucoup de sens. On a parlé d’agriculture, de sylviculture, de tourisme, d’usages de l’eau… des questions sur lesquels il est difficilement envisageable de travailler sans les entreprises (même si plus probablement des PME et des GAEC que des multinationales). Des modèles hybrides, associant citoyens, collectivités et entreprises ont même pu être imaginés. L’association Bocage d’Avenir par exemple a été créée à l’initiative d’une communauté de communes, en impliquant des citoyens afin de « rémunérer les services environnementaux rendus par l’agriculture dans la bonne gestion des haies dans les exploitations ». Dans un moment où la question de la survie économique de beaucoup d’associations se pose de façon extrêmement vive, explorer le potentiel de l’économie sociale et solidaire pour l’adaptation ne parait pas absurde. Après tout, les acteurs économiques ont aussi intérêt à des territoires, des activités, des populations plus résilientes et certains l’ont déjà bien compris, à l’image de la MAIF qui a choisi de dédier une partie de son « dividende écologique » à des projets de prévention des risques climatiques.
[1] S’adapter ne signifie pas subir, ce n’est pas une posture passive. Ce n’est pas non plus la poursuite d’un illusoire contrôle de phénomènes climatiques et de leurs réactions en chaine qui nous dépassent. S’adapter (et le mot est peut-être mal choisi) c’est à la fois préparer le terrain, faire des plans mais aussi composer avec le climat qui parfois nous surprend – anticiper mais être à l’écoute de qui arrive.
[2] C’est en particulier l’objet des dernières mesures du plan, par exemple la mesure 48 : « Mobiliser les citoyens dans des missions liées à l’adaptation au changement climatique et la prévention des risques ».
[3] Je cite souvent une phrase d’un ancien PDG de SNCF affirmant sans malice que « le système ferroviaire est relativement indifférent aux intempéries »
[4] Voir à ce sujet les cas documentés de la canicule de 1995 à Chicago et d’une succession d’inondations à Gatineau (Québec)
[5] Sans recours au volontariat ce sont 22 000 sapeurs-pompiers professionnels supplémentaires qu’il faudrait recruter dans les prochaines années pour faire face à l’augmentation des risques ! Voir aussi : https://www.youtube.com/watch?v=5EkLo0iV7S0
[6] Voir par exemple les nombreuses pièces de théâtre prenant pour thème les risques naturels et contribuant ainsi à la diffusion d’une « culture du risque » https://afpcnt.org/wp-content/uploads/2024/10/AFPCNT_Theatre_Catalogue_VF_HD.pdf
[7]https://vert.eco/articles/nous-devons-etre-des-eclaireurs-les-scouts-et-guides-de-france-lancent-leur-convention-pour-sadapter-au-changement-climatique
[8] qui prend généralement la forme « d’associations syndicales autorisées »
[9] « Méthodologie où les citoyens, les usagers sont considérés comme des acteurs clés des processus de recherche et d’innovation » cf. https://www.echosciences-grenoble.fr/communautes/le-master-cst/articles/les-living-labs