Ou pourquoi les sciences du climat ont autant de mal à devenir des sciences de l’adaptation ?
Les sciences du climat sont une aventure scientifique incroyable, très bien décrite par les historiens. Au cours de la deuxième partie du 20ème siècle, la modélisation coordonnée du système climatique a même constitué l’exemple le plus complexe de coopération scientifique associant d’immenses capacités de calcul et de multiples disciplines scientifiques. Les versants institutionnels, politiques et économiques de cette entreprise, comme les différents cadrages des discours construit sur ces résultats ont également été très bien documentés.
Autour de l’institution du GIEC, les sciences du système Terre sont à l’origine de la stabilisation des argumentaires et des résultats sur l’origine anthropique du changement climatique (Groupe 1), mais aussi les voies d’atténuation possibles (Groupe 3) et les chaines d’impacts et modalités d’adaptation (Groupe 2).
Ces corpus, résolument interdisciplinaires (mais aussi reflet d’un certain équilibre voire rapport de force entre disciplines à des moments données) constitue la base de travail de celles et ceux qui cherchent à accompagner l’adaptation. En Europe et en France en particulier on est extrêmement chanceux de pouvoir s’appuyer sur des données issues de ces sciences extrêmement riches concernant les évolutions du climat, mais aussi les chaines d’impacts (avec de magnifiques efforts pour rendre accessibles ces résultats comme ce portail sur l’eau issue du projet Explore 2).
Pourtant, on ne peut que constater une immense difficulté collective à faire quelque chose de cet apport qui continue de peu parler à celles et ceux qui devraient se sentir concernées. Mettre ces données prospectives au travail, les mobiliser dans des processus de décision est loin d’être évident. Une part importante de l’explication est à chercher du côté des processus de décision eux-mêmes, des capacités organisationnelles pour aller mobiliser, digérer, faire sens de telles connaissances, des volets « culturels » de nos organisations. Le passage d’approches de l’adaptation centrées sur les impacts à des approches centrées sur les vulnérabilités – qui partent des caractéristiques des systèmes à adapter, de leurs sensibilités, plutôt que de celles des aléas – vise à tenir compte de ces constats.
Mais il y a peut-être quelque chose à chercher aussi du côté des sciences du climat elles-mêmes. Ce qui a fait leur force est leur capacité à monter en généralité, la manière dont toutes les briques ont pu s’assembler en modèles globaux – certes très complexes – mais obéissant partout aux mêmes règles, homogènes. C’est ce qui a permis d’établir une réponse définitive à la question de la réalité et des causes du changement climatique, c’est ce quoi permet de disposer d’évaluations régionales des impacts. Mais cela amène aussi à considérer les questions d’adaptation plus locales comme des enjeux de « descente d’échelle », c’est-à-dire de résolution des équations climatiques (ou d’approximations) à des mailles géométriques plus fines. Ce à quoi on parvient par l’usage de modèles régionaux ou d’outils statistiques.
Ces approches buttent déjà sur certains particularismes géographiques et ont par exemple du mal à rendre compte précisément des phénomènes d’érosion car chaque falaise, chaque cellule hydro-sédimentaires à ses propres dynamiques. De même, les évolutions des précipitations en montagne ou dans certaines zones hydrographiques fortement marquées par l’influence du relief de petite échelle est difficile à modéliser.
Peut-être que l’on touche-là aux limites de l’organisation des sciences qui tire le plus profit de leur scalabilité, de leur capacité à découper le monde en points de grille et à monter en généralité.
Grégory Quénet, historien de l’environnement, documente, à partir de l’étude de manuels scolaires, comment les sciences géographiques sont passées en deux siècles de sciences des lieux, d’abord descriptives, à des sciences de l’espace plus explicatives et directement au service de l’aménagement. Les sciences du climat pour l’adaptation (ou même les sciences de l’adaptation) auraient peut-être besoin d’opérer le mouvement inverse et de devenir des sciences des lieux, d’abord attentives à toutes les propriétés locales, renonçant à toute prétention de passage à l’échelle.
Résolument interdisciplinaires, des sciences de l’adaptation (que l’on pourrait qualifier, après Bruno Latour de sciences « terrestres » ou « géopathiques ») auraient vocation à épaissir la compréhension que l’on a, à un endroit donné des chaines d’implications entre phénomènes climatiques physiques (dépendant évidemment du climat global et régional), systèmes hydrographiques et pédologiques, écosystèmes, systèmes humains tous intriqués. Prendre à bras le corps, site par site, l’intrication des flux, mais aussi des échelles de temps, des emprises spatiales, des relations de symbiose et de concurrence, etc. Il s’agit de répondre à l’invitation de Jérôme Gailhardet et d’Alexandra Arènes d’être enfin attentifs à cette Zone Critique.
Mais faut-il vraiment opposer des communautés scientifiques ou des outils ; les sciences du climat/des impacts telles qu’on les connait et ces nouvelles sciences de l’adaptation ? C’est peut-être la manière de présenter et de comprendre les pratiques des un.e.s et des autres qui est à faire évoluer, les façons de se représenter ses propres aspirations qui peuvent changer. Car après tout modèle ne se nourrit-il pas en permanence de processus de paramétrisation qui demandent un rapport étroit au terrain et à la mesure in situe ? L’importance des « living labs » et des études plus situées se reflète aussi dans les programmes de recherche récents. Celles et ceux qui s’intéressent vraiment aux modalités d’adaptation au changement climatique sont les premières et les premiers à avoir conscience de la nécessaire description des processus complexes et hétérogènes – par exemple des écosystèmes forestiers – pour éviter la maladaptation.
Peut-être pouvons-nous considérer que ces cadrages stylisés correspondent surtout à deux moments différents – celui de de la sensibilisation et celui de l’adaptation – et réfléchir ensemble à ce changement de posture ? Cela me parait indispensable pour résister ensemble à la pression de celles et ceux qui voudraient faire croire que de grandes solutions globales et technologiques seraient à portée de main.