Depuis des années je m’intéresse à la place des connaissances et des pratiques scientifiques dans nos sociétés : comment agissent-elles et comment nous font-elles agir sur les enjeux de notre époque ? Je travaille notamment sur les effets des projections d’impact du changement climatique sur nos organisations et dans nos décisions. Que fait-on de ces connaissances mais aussi que nous font-elles ?

Je me suis longtemps demandé pourquoi, alors que nous avons une information aussi riche sur les possibles climats de demain, nous n’anticipons pas mieux. Je crois avoir compris que l’anticipation ne peut pas être simplement l’implication automatique d’une connaissance et qu’elle se construit comme mobilisation et action politique nourrie par l’enquête et un travail de terrain.

Ce blog est ainsi à voir comme un carnet d’enquête, l’espace où j’essaye de réunir les pièces récoltées sur le chemin de cette exploration que je poursuis, les tentatives de comptes-rendus « risqués » que je peux en faire à différentes étapes et à différents endroits, les expériences en cours pour mettre des hypothèses à l’épreuve. C’est aussi le carrefour de mes influences, là où j’essaye d’organiser les lectures et les réflexions qui nourrissent ce parcours. C’est enfin là où je peux proposer des bouts de chemins à faire ensemble.

Le mot enquête

L’enquête est un processus empirique de collecte des points de vue (de points de vie ?) pour déplier la complexité, décrire les interdépendances, cartographier les controverses, situer ses adversaires, nouer des alliances, tester des représentations, composer.

C’est une démarche symétrique et descriptive. Partant de la perplexité, exigeant de suspendre ses certitudes, ralentissant la prise de position, l’enquête avance doucement, suivant chaque petite transformation, médiation après médiation, accordant une grande importance à la pluralité, sans chercher à réduire ou à typologiser de l’extérieur, sans prendre de raccourcis, en mettant à l’épreuve dans les mêmes conditions toutes les hypothèses. Elle prend le temps d’aller voir, d’observer, d’interroger, de questionner, d’arpenter, de mesurer. Elle met en forme, elle tâtonne.

L’enquête est aussi un exercice réflexif dans lequel on se demande d’où on part, quels sont nos aprioris, dans lequel on ne cesse de s’interroger sur la manière dont évoluent nos propres représentations.  

L’enquête est enfin un processus collectif et agissant. Enquêter, ce n’est pas « penser dans un fauteuil » (J.Dewey) ; c’est se mettre au travail et mettre au travail ceux auprès de qui on enquête, c’est penser ensemble (V.Despret), c’est « augmenter sa capacité à être sollicité ». Enquêter ensemble c’est partager une « communauté d’inquiétude » (Lorino) et donc s’engager. C’est composer, faire tenir ensemble et faire bouger. Cela peut même parfois être un exercice de diplomatie.

Le mot adaptation

Le terme adaptation, je l’utilise parce que quand on travaille sur la question climatique, c’est celui par lequel on a pris l’habitude de parler du versant de l’action qui s’intéresse aux conséquences des évolutions du climat.

Mais c’est un terme piégé, dont le sens quotidien peut faire penser qu’il ne renvoie qu’à une attitude subie, une posture défensive, de réaction. Il est soupçonné d’être dépolitisant, comme vecteur de la pensée néolibérale (ce qu’il peut être !) ou plus simplement comme renoncement à toute initiative.

Il n’en reste pas moins intéressant, surtout si on y reconnait, comme le fait B.Stiegler, le terme issu de la biologie évolutionniste (celui de ceux qui ont bien lu Darwin). En suivant ce fil, l’adaptation peut en effet nous départir d’une posture dans laquelle on peut tout contrôler sans pour autant nous faire perdre toute prise collective. C’est justement parce qu’on se met à l’écoute de ce qui nous entoure, que l’on pense systèmes (et écosystèmes) que l’on peut répondre, par petites touches. Comme l’activité du jardinier de Gilles Clément, c’est une « dialectique de l’écoute et de la décision ».

C’est un terme qui continue de poser des questions essentielles quand on le met en rapport avec le type de pratiques très particulières, scientifiques, qui nous informent non seulement sur notre environnement tel qu’il est mais aussi tel qu’il pourrait être demain. Comment alors s’adapter, se préparer, sans retomber dans une logique réactive ou de planification déterministe ? Et bien n décrivant les chaînes d’impact, nos sensibilités climatiques mais aussi en explorant la pluralité des possibles dans une démarche qui devient alors philosophiquement spéculative.